Cela fait quatre rentrées successives, si l’on compte Orléans, de Yann Moix, que les règlements de comptes publics concentrent toute l’attention médiatique. Que pensez-vous d’un tel phénomène ?
J’aurais tendance à vous dire que c’est un signe de faiblesse de la littérature que de privilégier assez systématiquement le matériau biographique de ce type et de draguer de ce côté-là tout ce qu’il est possible de ramener. Je viens de lire le livre de Camille Kouchner : il est intéressant, mais enfin, il ne m’a pas fait un grand effet d’un point de vue littéraire, c’est le moins qu’on puisse dire. Je fais le même constat sur les autres livres de ce genre.
Pourtant en soi, le récit de vie n’est pas un genre sans réussites…
Les vies m’intéressent et elles m’intéressent pour des raisons profondément littéraires. « Comment raconte-t-on une vie ? », voilà qui me paraît toujours un enjeu important, et je n’ai aucun mépris à l’égard de la biographie. J’ai relu récemment le Benjamin Disraeli de Maurois et j’ai été ébloui par la beauté, l’élégance et la maîtrise de la chose. Je trouve qu’il y a une grande richesse à extraire de ça. Mais le succès de livres comme celui de Camille Kouchner ou de Vanessa Springora, deux livres que je trouve assez faibles littérairement parlant – le Springora particulièrement – montre peut-être simplement qu’on en a marre d’imaginer des choses alors qu’on a sous la main des histoires aussi étonnantes.
Qu’est-ce que cela dit du monde littéraire ?
Les comités éditoriaux sont naturellement à la recherche de livres qui se vendent, et mettre la main sur un bon poisson, voilà qui donne des prises très juteuses, comme on peut le constater. Mais à partir de là, on a le droit de se poser la question de la signification de tout ça au regard de l’évolution générale de la littérature depuis vingt-cinq ans. On ne peut plus dire qu’il y ait toujours, aujourd’hui, un « milieu littéraire » au sens « brasserie Lipp » du terme. C’est terminé. On se retrouve donc devant une réalité polymorphe.
Même si je n’ai aucun goût pour le « finkielkrautisme » exacerbé, je suis bien obligé de constater un certain nombre d’effondrements.
En l’absence d’un milieu littéraire constitué, la littérature se verrait prise en otage par des médias plus soucieux de s’épancher sur des faits divers ?
Oui, la littérature au sens strict a de moins en moins d’alliés dans la place. Je suis bien obligé de constater que dès qu’on évoque la littérature en tant que telle, il y a comme une gêne, et on se dépêche d’aller chercher un sujet plus immédiatement attractif. Ça me désole, parce qu’une telle situation est relativement neuve dans un pays comme la France qui a été si haut dans son rapport à la littérature. Il y a là un vrai problème, c’est clair. Même si je n’ai aucun goût pour le « finkielkrautisme » exacerbé, je suis bien obligé de constater un certain nombre d’effondrements.
Il y a toujours eu des scandales ou des affaires littéraires, mais lorsqu’on s’écharpait sur Houellebecq ou Angot en 2000, cela restait néanmoins lié à des problématiques essentiellement littéraires…
Absolument. J’ai beaucoup varié dans mes sentiments à l’égard de Houellebecq. Aujourd’hui, je pense vraiment qu’il est un grand, ce qui ne m’empêche pas d’exprimer des désaccords, par ailleurs. Mais on se trouve là, en effet, dans un débat où la littérature reste au cœur. Alors qu’au sujet du livre de Kouchner, ce qui m’a frappé lorsque je l’ai vue se faire interviewer par Busnel, c’est que dans le meilleur des cas ce qui peut émerger et nourrir la réflexion intellectuelle relève de la sociologie. Ce genre de livres va nourrir des débats et soulever des questions qui sont tous de l’ordre de la sociologie.
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La sociologie aurait-elle supplanté la littérature ?
Oui. Quand j’étais étudiant en lettres à Censier, c’était l’époque où l’on dévorait Baudrillard… Mais aujourd’hui, la sociologie semble avoir gagné sur toute la ligne et la littérature en tant que telle, si elle n’a pas sombré, se trouve néanmoins comme tenue à l’écart. Elle est l’invitée d’un dîner mondain qui gêne un peu l’entourage avec ses questions. En même temps, voyons le succès du prix Goncourt, qui est extraordinaire ! C’est curieux. Ce livre n’est pas une arnaque et ça n’a rien à voir avec les recettes sociologiques que nous venons d’évoquer. Je ne comprends pas ce succès énorme.
C’est vrai que L’Anomalie d’Hervé Le Tellier a passé le cap des 800 000 exemplaires, ce qui en fait le deuxième Goncourt le plus vendu de l’histoire du prix… Cela traduirait-il que contrairement aux médias, le lectorat, lui, ne serait pas encore fatigué de la littérature ?
On dirait que non. Il y a des constatations à faire qui sont très contradictoires, mais justement : il nous faut tout considérer ensemble. Ce qui me frappe le plus, c’est de constater à quel point la machine médiatique fait tout pour éviter le face à face direct avec la littérature. Donnez nous des thèmes !! Ne nous laissez pas livrés à nous-mêmes ! N’importe quel débat sur n’importe quel sujet pourvu que le face à face soit évité. Jablonka écrit un livre très intéressant sur la masculinité, pas un mot dans son livre sur le « Grand Meaulnes » de Fournier ou « Les désarrois de l’élève Törless de Musil. Quel étonnant évitement (il eût pu même se contenter d’une exergue, cela suffisait à indiquer la longueur d’onde et je parle pas du texte monumental de Kafka , la lettre au père. Rien de tout cela dan le livre de Jablonka. Un formidable sociologue, Bernard Lahire, lui a pourtant consacré un livre extraordinaire. Comme quoi les choses sont compliquées…
Dernier livre paru de Michel Crépu : Beckett, 27 juillet 1982, 11h30 (Arléa).





