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Jean-Pierre Bacri est mort, « fait chier ce con »

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19 janvier 2021

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Le merveilleux ronchon du cinéma français est mort ce lundi. Il n’avait pas encore soixante-dix ans. Il laisse derrière lui une galerie de personnages inoubliables qu’il avait en partie créée.
BACRI

Le cinéma et le théâtre sont en deuil. Dans le noir depuis leur fermeture, leur pénombre a depuis ce lundi une teinte encore plus triste. Jean-Pierre Bacri a quitté la scène, définitivement. « Je n’ai pas peur de la mort puisque je serai le dernier au courant », disait-il en 2017. C’est sans compter son public qui ne savait pas qu’un cancer le rongeait. Ils étaient nombreux ce lundi 17 mars à relire deux fois les dépêches qui inondaient leurs téléphones, refusant de croire que leur Droopy national ne grognerait plus de sa voix bégayeuse, cette voix trop sincère pour ne pas hésiter.

Né le 24 mai 1951 à Castiglione (aujourd’hui Bou Ismaïl) en Algérie, Jean-Pierre Bacri découvre le cinéma grâce à son père facteur en semaine et ouvreur de salle le week-end. Rapatrié avec ses parents en 1962, il débarque à Paris douze ans plus tard. Sa jeunesse à Cannes ? « De l’ennui. Et de l’attente. Une attente infinie, attente d’être adulte. Je me revois encore boire café sur café dans les milk-bars à côté du lycée avec la conscience d’attendre. Je n’étais pas malheureux. Mais je rêvais de liberté », dira-t-il au Monde en 2011. « Et mon rêve s’est réalisé. Je ne savais même pas à quel point être adulte était bien. Je le suis devenu quand j’ai débarqué à Paris, que je suis rentré dans un cours d’art dramatique et que, d’un coup, la culture, les textes, la liberté me sont tombés dessus. Paris, c’est l’affaire de ma vie ».

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Placeur à l’Olympia, le jeune Bacri suit une formation d’acteur au Cours Simon et au Cours de Jean Périmony, et découvre Harold Pinter. « J’ai été fasciné. Quel sens du dialogue ! C’est d’une telle intelligence ! D’une telle vérité ! » expliquera-t-il. Il commence à écrire : « J’ai eu envie d’essayer d’écrire des dialogues, puis de fabriquer une ambiance », une patte qu’on retrouvera dans chacune de ses pièces. Il se fait un nom au théâtre en jouant dans Dom Juan et Lorenzaccio dans la compagnie de Jean-Pierre Bouvier et ce dernier mettra en scène une des ses toutes premières pièces : Le Grain de sable, en 1981. Rapidement tout s’enchaîne, le cinéma l’appelle. Si son premier rôle, un anesthésiste dans Le Toubib (1979) de Pierre Granier-Deferre, passe relativement inaperçu, le grand public le découvre en proxo dans Le Grand Pardon d’Alexandre Arcady deux ans plus tard. Il multiplie les rôles et les cinéastes comme Coup de foudre de Diane Kurys (1983), Subway (1985) de Luc Besson, L’Été en pente douce (1987) de Gérard Krawczyk, ou Mes Meilleurs copains (1989) de Jean-Marie Poiré, sans oublier sa première passion, le théâtre.

Naissance d’un tandem

En 1987, c’est en jouant l’Anniversaire d’Harold Pinter qu’il rencontre celle qui va changer sa vie : Agnès Jaoui. « C’est la rencontre de ma vie », dira-t-il plus tard de celle qui fut sa compagne jusqu’en 2012. Il est introverti, elle est volcanique, l’alchimie se révèle pourtant parfaite. « On partage le même esprit, la même conception du monde et de la vie. Je n’imaginais même pas qu’une telle connivence fut possible » : un merveilleux tandem d’auteur/acteur est né. Leur première pièce, Cuisine et Dépendances (1991) décroche quatre Molière dont celui des « meilleurs auteurs ». Adapté au cinéma deux ans plus tard, l’un des jeunes acteurs, Jean-Pierre Daroussin obtiendra une nomination aux César. L’année d’après, le duo débute une longue collaboration avec Alain Resnais en co-écrivant Smoking/no smoking qui leur offre leur premier César, celui du meilleur scénario original.

Il n’est jamais le même d’un rôle à l’autre, mais ces personnages sont tous Bacri

En 1995, leur pièce à succès, Un Air de famille est mis en scène au cinéma par Cédric Klapisch et les récompense d’un nouveau César pour leur scénario. Un précieux sésame qu’ils obtiendront une nouvelle fois pour On connaît la chanson d’Alain Resnais en 1998. D’un humour grinçant mais toujours débordant d’humanité, le duo Bacri/Jaoui offre une seconde vie à la comédie française bien trop ronronnante. En 2000, le duo s’émancipe. S’ils sont toujours à l’écriture et devant les caméras, Agnès Jaoui passe cette fois-ci à la réalisation avec Le Goût des autres, leur plus beau film. À la fois d’une férocité redoutable et d’une délicatesse de grand couturier, leur film surprend par sa densité et sa profondeur. Succès public et critique, leur film se voit récompensé de quatre César (meilleur film, meilleur scénario, meilleur acteur dans un second rôle pour Gérard Lanvin et meilleure actrice dans une second rôle pour Anne Alvaro) et d’une nomination aux Oscars. Seul ombre au tableau, aucune récompense pour Jean-Pierre Bacri pourtant sublime en Jean-Pierre Castella, chef d’entreprise un peu beauf qui tombe amoureux de son professeur d’anglais, actrice de théâtre le soir.

Bacri acteur

« Je suis incapable de faire autre chose que du Bacri, parce que je suis Bacri », racontait-il en 2017. Organisateur de mariage dans Le Sens de la fête (2018), d’Éric Toledano et Olivier Nakache, romancier suicidaire dans Kennedy et moi (1999) de Sam Karmann ou huissier au cœur brisé dans Place Vendôme (1998) de Nicole Garcia, Jean-Pierre Bacri appartient à cette race d’acteur qui absorbe les personnages qu’on lui confie au point de devenir une star des Guignols de l’Info sur Canal +. Il n’est jamais le même d’un rôle à l’autre, mais ces personnages sont tous Bacri. Qui d’autres que lui pouvait dire dans le drôlissime Didier (1997) d’Alain Chabat : « On ne sent pas le cul des filles, sauf si c’est elles qui demandent » ; déclamer dans un grand sourire : « Vous savez que je suis en pleine dépression depuis six mois ? » dans La Vie très privée de Monsieur Sim (2015) de Michel Leclerc ou réciter face caméra Siffler sur la colline de Joe Dassin dans On connaît la chanson d’Alain Resnais (1997) ?

« À mes yeux, j’ai toujours joué des rôles différents. Après, je ne suis pas un gars souriant et ce que je suis, comme ma façon de concevoir la vie, passe à travers l’écran. Les choses guillerettes ne m’intéressent pas, je préfère les antihéros », affirmera-t-il. Sa vie à lui était faite de contrastes et de nuances. L’un des rares à cultiver le rire et la tristesse dans le même terreau, le seul à pouvoir offrir de la drôlerie dans la mélancolie et de la grâce dans la râlerie. Profondément de gauche depuis 1978, « d’un coup de cœur que j’ai eu pour Michel Rocard, si triste, si humain, au soir de la défaite des socialistes. Il m’a bouleversé », on l’imagine là-haut râlant de se voir faire l’unanimité ici-bas, même dans les pages de ceux qu’il combattait : « Font chier, ces cons-là ».

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