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Guido Crepax : Ciao Valentina !

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Publié le

20 janvier 2021

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En novembre, Luisa Mandelli tirait sa révérence, dix-sept ans après le dessinateur de bédé érotique Guido Crepax dont elle avait été et l’épouse et la muse. Retour sur un mythe.
Valentina

Grâce à l’audace de son onirisme, la densité de son personnage Valentina, et l’excellence de son coup de crayon, Crepax bouleversa les codes techniques et narratifs du 9e art européen, offrant à la bande dessinée un monument d’érotisme aristocratique et cérébral. Pourtant, au contraire d’un Manara, il ne dépassa jamais le succès d’estime et le statut de dessinateur pour spécialistes. Quel dommage !

Une tardive reconnaissance

L’argument est simple : Valentina Rosselli est une jeune photographe reporter indépendante qui évolue dans des milieux variés et rencontre au hasard de ses pérégrinations un personnage insolite aux pouvoirs surnaturels, Neutron, qui se révélera être Philip Rembrandt, un critique d’art américain. Créées en 1965 dans le contexte italien des années de plomb, les aventures de Valentina ne rencontrent cependant pas le succès escompté. En France, sur une période de trente ans, plusieurs éditeurs – Losfeld, Dargaud, Futuropolis, Albin Michel – publient moins de la moitié de l’œuvre avant de déclarer forfait. Enfin en 2015, Thierry Groensteen, directeur de collection « L’An 2 » chez Actes Sud, publie Valentina 1 – Biographie d’un personnage et Valentina 2 – Fréquentations dangereuses, ainsi qu’un bon nombre d’inédits traduits en français. L’amorce d’une sortie du « purgatoire » ?

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Un érotisme très au-dessus de la ceinture

Avant-gardiste techniquement et artistiquement, Crepax conquiert ou rebute. La mise en page parcellaire peut en effet égarer le lecteur par rapport au sens traditionnel de lecture, pendant que d’autres apprécieront de se perdre dans ces méandres. La trame de récit psychédélique et la dimension cérébrale peuvent désespérer ceux qui ne seraient attirés que par le propos érotique, quand d’autres s’en délecteront. Crepax lui-même reconnaissait : « Mon érotisme est trop intellectuel pour plaire au grand public, surtout en Italie où on privilégie la gaudriole. Je ne cherche pas à aller à la rencontre du public. Je fais ce que j’ai envie de faire. Tant pis si les allusions dont je parsème mes histoires ne sont pas perçues. Dans le domaine de la mise en page – c’est ma préoccupation principale – on peut tout se permettre, aussi longtemps qu’on reste compréhensible. J’ai toujours cherché à rester lisible ».

Explorateur formel

Avant Crepax, la planche de bande dessinée s’apparentait à une grille de vignettes gentiment ordonnées. Des années 60 à sa mort en 2003, le dessinateur italien peaufine un découpage cinématographique d’avant-garde servi par un trait incisif dans un noir et blanc réalisé à la plume et qui produit une narration essentiellement visuelle. L’historien et éditeur Maurice Horn confirme : « Ses images sont des bijoux de décadence élégante : baroques dans leur profusion et leur intrication faite pour ébranler et désorienter le lecteur. L’espace est abstrait, rempli de mécanismes architectoniques et de formes géométriques. Les innovations narratives de Crepax, telles que la diffraction de ses pages en minuscules vignettes pour décrire des événements séparés dans le temps et dans l’espace, ont été souvent imitées mais jamais égalées ».

« D’un point de vue artistique, il faut bien constater que les œuvres engagées sont le plus souvent extrêmement médiocres »

Guido Crepax

Le célèbre historien de la bande dessinée Thierry Groensteen, quant à lui, évoque ainsi le travail de Crepax : « Il démontrait un même niveau de confiance dans la capacité du lecteur à relier tous les éléments d’information proposés pour en faire surgir sens et musique. Actions parallèles, temporalité bousculée, élaborations fantasmatiques venant sans cesse s’intriquer au “réel”, dialogues tissés de bout de phrases inachevées, références savantes à la littérature, à l’histoire de l’art, à la musique, au cinéma : le degré de sophistication atteint par Crepax dans sa manière de conduire le récit était sans équivalence à l’époque, et continue de forcer l’admiration aujourd’hui ».

La grande peur des militantes

« Je suis, évidemment, contre toute forme de censure, déclarait le créateur de Valentina, cette séductrice invétérée vivant sans complexe ses fantasmes sadomasochistes. Si l’on admet que certaines choses doivent être censurées, alors il y a une foule de choses qui mériteraient de l’être, à commencer par toutes les œuvres médiocres. Certaines lectrices sont très enthousiastes, mais je me suis toujours heurté à l’incompréhension et à l’hostilité des féministes militantes. Malheureusement elles se contentent de jeter un œil distrait sur mes dessins et de les condamner sans m’avoir lu. J’adopte un point de vue masculin dans mon travail puisque c’est, nécessairement, le mien. Ce que je n’admets pas, ce sont les excès de certaines féministes qui font de la femme un être quasiment parfait. »

Un mythe contemporain

Valentina est loin de n’être qu’un symbole érotique. Il s’agit de l’un des premiers personnages féminins d’envergure dans la BD et la psychologie, l’intelligence et l’épaisseur de cette figure sont sans précédent dans l’histoire de la bande dessinée. Elle est aussi politisée, à l’extrême gauche, comme son dessinateur qui se définissait comme un « trotskyste désenchanté » mais reconnaissait pourtant : « Je mène, en dépit de mon idéal trotskyste, une vie de bourgeois. Je ne suis pas un auteur engagé, étant donné que je ne fais pas de propagande, que je ne mets pas mes personnages au service d’un parti. Et puis, d’un point de vue artistique, il faut bien constater que les œuvres engagées sont le plus souvent extrêmement médiocres ». Crepax était un homme distingué, un des rares dessinateurs qui sut vider l’érotisme de son contenu proprement vulgaire. Demeurant dans l’ombre de Valentina, il pratiqua l’une des dernières formes d’élégance… la discrétion.

Valentina 1 – Biographie d’un personnage de Guido Crepax
Actes Sud – L’An 2, 152 p. – 18 €
Valentina 2 – Fréquentations dangereuses de Guido Crepax
Actes Sud – L’An 2, 152 p. – 18 €

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