Skip to content

Frédéric Pichon : « Il ne faut pas croire que l’administration Biden va réinvestir massivement le Moyen-Orient »

Par

Publié le

1 mars 2021

Partage

Le 25 février en Syrie, les États-Unis ont revendiqué la mort de dix-sept combattants d’une milice soutenue par l’Iran. Cette intervention, la première de l’administration Biden, pose la question du retour des États-Unis dans la région. Ce raid annonce-t-il un changement de stratégie américaine ? Entretien avec Frédéric Pichon, professeur de géopolitique et spécialiste de la Syrie.
Milices

Jeudi 25 février, les États-Unis ont frappé en Syrie. Que s’est-il passé précisément ?

Ce sont des avions, probablement de la coalition, donc américains, qui ont frappé des installations appartenant à des milices iraniennes à l’est de la Syrie, près de la frontière irakienne. Ces milices sont présentes depuis longtemps dans le pays. Elles ont opéré à Alep, ont essayé d’opérer au sud de la Syrie, et se concentrent davantage à la frontière syro-irakienne, du côté de Boukamal. On savait que ces milices iraniennes étaient présentes à l’invitation du gouvernement syrien. Il y a eu de nombreux fantasmes sur cette présence iranienne en Syrie : était-ce pour convertir les Syriens au chiisme duodécimain ? Je ne crois pas du tout. Toujours est-il qu’elles étaient un potentiel militaire non-négligeable.

À mon avis, c’est que Biden compte rouvrir le dialogue avec l’Iran. Cela semble étrange de vouloir le faire par des frappes, mais on peut au moins créditer les Américains, que ce soit Trump ou Biden, d’avoir le sens du vrai dialogue ; c’est-à-dire que pour dialoguer, il faut montrer ses muscles. Je n’approuve pas ces frappes, mais quand on voit les rodomontades et postures moralisatrices de l’Union européenne, on peut accorder à l’Amérique d’avoir compris qu’avant de négocier — et c’est évident — il faut savoir montrer ses muscles. On est tout simplement dans une séquence de préparation à des négociations sur le nucléaire iranien.

On l’a dit, ces frappes « en réponse aux attaques récentes contre le personnel américain et de la coalition en Irak », ciblaient des milices soutenues par l’Iran. La Syrie va t-elle devenir le principal théâtre d’oppositions et de conflits dans la région ?

Elle l’est déjà, elle l’était déjà. Il faut parler au passé, mais un passé qui n’est pas révolu. La Syrie est un champ d’observation assez intéressant. C’est assez cynique de le dire. Mais on est dans ce que certains auteurs décrivent, comme Bertrand Badie dans son dernier ouvrage Nous ne sommes plus seuls au monde, et Pascal Boniface dans son Requiem pour le monde occidental.

Quand on voit les rodomontades et postures moralisatrices de l’Union Européenne, on peut accorder à l’Amérique d’avoir compris qu’avant de négocier, il faut savoir montrer ses muscles

Ce qu’il se passe en Syrie n’est pas tellement un affrontement, c’est le début de la preuve que ce qu’on appelait l’Occident n’est plus omnipotent, tout-puissant. Il y a des marges de manœuvre pour des puissances révisionnistes. C’est ce qui se joue en Syrie.

Il s’agissait de la première opération militaire extérieure de l’administration Biden. Qu’est-ce que cette frappe augure de la politique étrangère du nouveau président ?

Ce n’est pas pour défendre Biden mais Obama n’a pas fait autre chose ! On est dans du chirurgical. Il ne faut pas croire que l’administration Biden va réinvestir massivement le Moyen-Orient. Cela s’appelle un avertissement. C’est terrible mais c’est comme ça que cela se passe dans la région depuis 50 ans : il faut cogner pour faire passer un message. Ça ne s’est d’ailleurs pas arrêté là puisque les Israéliens ont frappé la nuit dernière au sud de Damas, en rétorsion d’un probable attentat contre l’un de leurs bateaux. C’est de la basse intensité mais du message politique.

On ne va donc pas assister au retour d’un interventionnisme plus véhément au Moyen-Orient ? Y aura t-il une différence avec la politique étrangère de Trump ?

Non. Je pense que Biden fait le troisième mandat d’Obama. Il va être dans cette continuité-là, c’est-à-dire « No boots on the ground » et une focalisation sur l’Asie. Il n’y aura pas non plus vraiment de différence avec ce que faisait l’administration Trump. À part peut-être l’idée de faire revenir les Iraniens à la table des négociations et le fait de soutenir Israël de manière un peu moins affirmée. Vous avez aussi sûrement vu le rapport sur l’assassinat de l’opposant Jamal Khashoggi, rapport ressorti opportunément maintenant pour envoyer un message : dire que l’Amérique prend un peu ses distances avec l’Arabie Saoudite. 

Lire aussi : Le jihadisme français

C’est vraiment un troisième mandat Obama. Ce qui ne veut pas dire pacifiste, au contraire. Obama, bien que prix Nobel de la paix, a usé massivement des drones pendant ses mandats ! Je crois qu’il a fait opérer entre 2500 et 3000 frappes de drones. L’Amérique, quoique les atlantistes en pensent, est du côté de Mars, pas de celui de Vénus.

Vous le dites, l’administration Biden semble vouloir rompre avec l’attitude bienveillante vis-à-vis de l’Arabie Saoudite de Mohammed Ben Salmane. Pensez-vous qu’il s’agisse là d’un véritable changement ou bien plutôt de quelques effets d’annonce ?

Ce sont des effets d’annonce. C’est probablement assez sincère, il n’y a pas cette empathie qu’avaient eu certains membres de l’administration Trump envers Mohammed Ben Salmane, mais l’Arabie Saoudite reste une pièce essentielle du dispositif américain dans la région. On voit mal une politique américaine dans le Golfe sans le pivot saoudien. Biden ne reviendra pas là-dessus. D’autant que l’Arabie Saoudite opère un rapprochement — devenu officiel — avec Israël, qui reste aussi au cœur de la politique américaine dans la région.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest