En ces temps troublés, excellente idée que de publier en poche le très célèbre Déclin de l’Occident, ouvrage au « titre proprement providentiel » paru dès après la Première Guerre mondiale, qui sut plus qu’aucun autre parler à l’Allemagne défaite quoiqu’il traite de la « lente pulsion des siècles » d’après les justes mots de Johann Chapoutot. Œuvre proprement monumentale qui devait réunir tous les savoirs et clore les débats de la vaine philosophie, composée par le virtuose mais ténébreux Oswald Spengler, Le Déclin se veut une révolution copernicienne de l’histoire : préférant la morphologie comparée des corps sociaux à la causalité mécanique des événements, le philosophe substitue au temps fléché vers le meilleur des progressistes un temps circulaire et cosmologique. Telle une plante, chaque civilisation est un organisme vivant qui connaît une phase de formation, de maturité et de dépérissement.
Lire aussi : Hélie Denoix de Saint Marc : le Preux et le Croisé
Nécessairement – Spengler systématise la fort ingénieuse distinction allemande entre Kultur et Zivilisation – une culture puisant aux grands mythes et appuyée sur le clergé et l’aristocratie élabore un système de valeurs traditionnelles et communautaires, avant de se dégrader en civilisation, stade hédoniste et athée qui consacre le règne de la superficialité bourgeoise au détriment de son ethos, de son esthétique, de son âme. Tantôt fulgurant – éloge de la vraie diversité des cultures contre le cosmopolitisme, critiques acérées de l’urbanisation, de l’individualisme capitaliste et de l’impérialisme –, parfois même vertigineux, le système spenglérien pèche pourtant par paganisme : son refus de tout universalisme accouche d’un cloisonnement culturel faux et d’un strict relativisme néfaste ; surtout, son historicisme biologique n’est qu’une autre fin déterminée de l’histoire, qui nie la liberté de la créature et tait son espérance surnaturelle. La Révélation transcende les cycles mortels.

Gallimard, 1 128 p., 29,90 €





