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Auguste Scheurer-Kestner : l’honneur d’un capitaine

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Publié le

29 septembre 2021

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Droiture et courage : tels sont les mots d’ordre du sénateur Auguste Scheurer-Kestner qui, plongé dans les tourments de l’affaire Dreyfus et rapidement convaincu qu’il y avait là erreur judiciaire, a tout fait pour que l’innocence du capitaine soit reconnue.
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Dans une lettre du 26 juillet 1897, Auguste Scheurer-Kestner se définit comme « un bourgeois qui est passionné contre l’injustice ». Ce vieux lutteur de 64 ans vient d’entreprendre le combat le plus terrible de son existence. Né à Mulhouse en 1833, dans une famille protestante, il a créé à Thann la première usine chimique de France. Engagé dans les rangs républicains sous Napoléon III, ami et proche lieutenant de Gambetta, Scheurer-Kestner est élu député du Haut-Rhin le 6 février 1871. Il signe avec ses collègues alsaciens-lorrains une déclaration solennelle contre l’annexion à la Prusse. Le 2 juillet suivant, il devient député de Paris et fonde l’Union républicaine. Le 15 septembre 1875, il est nommé sénateur inamovible, ce qui fera de lui le dernier représentant de l’Alsace au parlement français. À bien des égards, Scheurer-Kestner incarne l’autorité morale et politique de la IIIe République, ce que vient confirmer son accession à la vice-présidence du Sénat, en 1894 : « Je représente une idée et je ne m’appartiens pas », dira-t-il un jour.

En cette même année 1894, à la condamnation de son compatriote Alfred Dreyfus pour trahison, ce patriote d’une parfaite rectitude, étranger à tout antisémitisme, a ressenti « quelque chose de vague et de douloureux ». S’il croit à la culpabilité du capitaine juif, il ne s’en explique pas les raisons. Il faudra l’intervention du journaliste Bernard Lazare et de Mathieu Dreyfus, le frère d’Alfred, pour qu’il s’interroge davantage. Patiemment, Scheurer-Kestner mène son enquête et se convainc qu’il y a eu erreur judiciaire. Il s’en ouvre auprès de son ami Jean-Baptiste Billot, ministre de la Guerre. « Le traître est bien un traître », lui répond celui-ci. Mais le vieux sénateur ne compte pas en rester là, au risque que sa « réputation soit livrée aux plus effroyables outrages ».

Lire aussi : Les procès des putschistes : à la recherche de l’honneur perdu

Le 13 juillet, Scheurer-Kestner reçoit les confidences de l’avocat Louis Leblois, alsacien lui aussi, et ami intime du lieutenant-colonel Picquart, chef du Service de renseignements de l’armée. Ce dernier lui a révélé que le véritable espion à la solde de l’Allemagne était un certain Ferdinand Walsin-Esterhazy, officier aux mœurs dissolues, perclu de dettes. Afin de le faire taire, Picquart a été expédié au fin fond de la Tunisie. Dès lors, Scheurer-Kestner n’hésite plus. Il proclame sa certitude à la tribune du Sénat, le lendemain même, sans encore dévoiler ses sources, à la demande de Leblois. Ses déclarations déclenchent contre lui une tempête de protestations. Au ministre des Colonies, André Lebon, qui l’exhorte à cesser d’intervenir en faveur de Dreyfus, il fait cette réponse d’un lyrisme plein de noblesse :

« Que feriez-vous si vous aviez ma conviction ? Vous agiriez comme moi, vous fouleriez aux pieds le crime d’État qu’on décore du nom de raison d’État, ou vous vous mépriseriez vous-même. […] Je vous dis que Dreyfus est innocent. Je vous dis qu’il est la victime d’une erreur judiciaire ; je vous dis qu’on le sait ; je vous dis qu’on préfère charger sa conscience d’un crime – car c’en est un aujourd’hui – que de reconnaître publiquement qu’on s’est trompé. Je vous dis que de pareilles choses sont inacceptables au XIXe siècle ; je vous dis qu’elles déshonorent la République ; je vous dis qu’elles feront dans l’histoire une triste place au gouvernement d’aujourd’hui ; je vous dis que, dussé-je y perdre ma situation dans le monde, je remplirai mon devoir ! »

Cet acte courageux lui vaudra, le 13 janvier suivant, de perdre la vice-présidence de la haute assemblée

Cependant, rien n’y fait. À l’automne de 1897, Scheurer-Kestner rencontre vainement le président Félix Faure, le ministre de la Guerre, le garde des Sceaux, le Président du Conseil. La presse l’abreuve d’insultes et de calomnies. On le traite de « Boche », d’« industriel allemand », sous prétexte qu’il a conservé des intérêts en Alsace. Par contre, Émile Zola, dans un article du Figaro, lui tresse des lauriers : « Une vie de cristal, la plus nette, la plus droite. Pas une tare, pas la moindre défaillance. […] La vérité est en marche, rien ne l’arrêtera ».

Le 7 décembre, Scheurer-Kestner adresse une interpellation au Sénat sur le refus des autorités de réviser le procès de Dreyfus. Cet acte courageux lui vaudra, le 13 janvier suivant, de perdre la vice-présidence de la haute assemblée. La voie de la plus stricte légalité, qu’il avait tenté d’emprunter, s’avère une impasse. Zola publie alors, à la une de L’Aurore, son « J’accuse » dont le scandale obligera le gouvernement à sortir de son déni. Deux ans plus tard, au terme d’un long parcours du combattant, le 19 septembre 1899, Dreyfus obtenait la grâce du président Émile Loubet. L’un des principaux artisans de cette victoire, Auguste Scheurer-Kestner, s’éteignait le même jour, emporté par un cancer de la gorge.

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