Les bouleversements politiques actuels viendraient-ils d’une « surproduction » de diplômés universitaires ? C’était la thèse de l’excellent essai de Peter Turchin, Le Chaos qui vient (publié par le Cherche Midi en 2024, et paru en poche chez Perrin en avril 2026), selon lequel toute société avec trop d’aspirants aux rôles élitaires finit par se désintégrer. Noam Scheiber, journaliste du New York Times, examine ce phénomène sur le terrain dans Mutiny, en partant à la rencontre de diplômés progressistes occupant des emplois à bas salaire et se tournant vers l’extrême gauche. Voyons-y un récit sociologique de la mouvance Occupy, qui s’est ensuite recyclée avec Bernie Sanders et, plus récemment, Zohran Mamdani à New York.
Ils sont diplômés d’universités américaines, parfois même boursiers. Sortant de l’école avec une dette étudiante s’élevant à plusieurs dizaines de milliers de dollars, ils se rendent vite compte qu’il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus, particulièrement dans les arts et les sciences sociales. Pourtant, les gouvernements ont poussé de plus en plus de jeunes vers l’université, sans se poser la question des débouchés. On voit donc ces jeunes occuper des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés, et dont le salaire ne correspond pas du tout aux attentes qu’on leur avait fait miroiter sur les bancs des facultés. Ce bloc sociologique représente en quelque sorte le double négatif des cadres « bobos », libéraux économiquement et socialement. Si elle adhère radicalement au progressisme sociétal, cette « classe ouvrière diplômée » constitue également le bloc électoral le plus favorable au socialisme, plus encore que les travailleurs non qualifiés.
Lire aussi : Progressisme : chronique d’une défaite annoncée
Dans son récit, Scheiber s’intéresse aux employés diplômés de Starbucks, des Apple Store et des entrepôts Amazon qui ont mené les efforts de syndicalisation dans ces entreprises aux États-Unis. Les plus combatifs partagent ce profil de diplômés déçus, à la recherche de radicalité et insatisfaits de leur sort. Bien qu’ils se tournent vers le syndicalisme, leurs revendications vont bien au-delà du salaire et des conditions de travail, et reflètent leur idéologie. Chez Starbucks par exemple, le syndicat s’est engagé de front dans le conflit israélo-palestinien, a revendiqué le droit de mettre des drapeaux LGBT dans les succursales et dépose des griefs quand les patrons n’emploient pas les bons pronoms pour s’adresser aux employés non-genrés. Malgré leurs désillusions, ces diplômés conservent donc leur attachement aux querelles identitaires typiques du wokisme universitaire, et cherchent à les transposer dans leur milieu de travail.
Alors qu’il dresse ce portrait, le journaliste avertit que la prolifération des ouvriers diplômés pourrait engendrer de plus en plus d’instabilité politique aux États-Unis et en Occident. Les sondages montrent en effet que la confiance envers les institutions, déjà basse chez les conservateurs, semble chuter également chez les progressistes, signalant l’aube d’une nouvelle phase populiste. À l’intérieur même du Parti démocrate, cette extrême gauche fait savoir son mécontentement envers des cadres qu’elle trouve insuffisamment radicaux, et des figures comme Mamdani ou Alexandria Ocasio-Cortez canalisent sa frustration. Plus cette mouvance grandira, plus on pourra envisager une « LFI-sation » de la gauche américaine, jusqu’alors relativement libérale et managériale. À moins de réformer l’université et de revaloriser les emplois ouvriers, il semble que nos sociétés soient aux prises avec une spirale populiste dont le dénouement s’annonce tragique.





