[qodef_dropcaps type= »normal » color= »red » background_color= » »]e[/qodef_dropcaps]t si le prétendu génie qu’on prête à l’autobiographie monstre du norvégien Knausgaard fondait à l’analyse ?
Karl Ove Knausgaard rencontre depuis 2009 un immense succès avec Mon Combat, cycle de six romans autobiographiques qui totalisent plus de 3600 pages. En Norvège, son pays natal, c’est un phénomène de société ; sa notoriété est considérable également dans les pays anglo-saxons, où certains critiques le comparent à Proust. L’accueil a été plus réservé jusqu’ici en France, où trois volumes ont été traduits. Il faut dire que le parti-pris réaliste de l’auteur peut laisser perplexe : Knausgaard, écartant tout souci de style, s’efforce de consigner jusqu’au moindre détail et de coller à la vie quotidienne, c’est-à-dire à ce qui, souvent, n’intéresse pas la littérature. Là où certains croient lire Proust ressuscité, d’autres ne voient du coup qu’une logorrhée prosaïque, plate et remplie de clichés.
Après La Mort d’un père, Un homme amoureux et Jeune homme, voici le quatrième volet, Aux Confins du monde. Knausgaard y raconte sa vie à la fin des années 1980, quand, âgé de dix-huit ans, il trouve un poste de professeur dans un village de pêcheurs au nord de la Norvège, près du cercle arctique. Il n’a aucune expérience ; certains de ses élèves sont à peine plus jeunes que lui. Muni pour tout bagage de quelques disques et d’une machine à écrire, il compte employer cette année d’éloignement pour épargner, améliorer son hygiène de vie et se lancer dans l’écriture. Les premières pages ont le charme d’un roman d’initiation : Karl Ove dé- couvre les paysages grandioses du Nord, la convivialité envahissante des habitants, les difficultés du métier de professeur.
Son immaturité, son anticonformisme naïf placent le roman sous le signe de la perte des illusions et de l’entrée dans l’âge adulte, avec la conquête de la sexualité pour fil rouge (Karl Ove est puceau, ça le rend fou). Un long flashback au milieu du livre permet en outre à l’auteur de revenir sur les années de lycée qui ont précédé et de faire réapparaître à cette occasion le grand thème du cycle entier, le rapport de Karl Ove à son père.
Rebelle et tourmenté, le jeune homme tel qu’il est rétrospectivement décrit est indéniablement sympathique. Rien ne justifie cependant que Knausgaard étale ses aventures sur 650 pages. Comme les trois premiers tomes, Aux Confins du monde est saturé jusqu’à l’absurde de détails inutiles et de descriptions du quotidien. Quand le narrateur fait des courses, il énumère tout ce qu’il achète : « Des petits pains, un morceau de fromage, un paquet de margarine et un litre de lait ». Chaque fois qu’il mange, il raconte : comment il tranche son pain avec le couteau à pain, comment il étale le beurre qui fond sur la mie chaude, comment il coupe « deux tranches de fromage de chèvre » qu’il pose dessus. Deux tranches. Pas une, ni trois. C’est à ce degré de précision qu’on reconnaît les héritiers de Proust.
On a beau vouloir s’attacher sincèrement au héros, le livre est plombé par ses excès : trop de banalités, trop de scènes sans enjeu qui n’aboutissent à rien. L’absence totale d’humour n’arrange rien. Les malheurs intimes de Karl Ove, qui décharge dans son slip sitôt qu’une fille s’approche de lui, perdent leur portée dramatique à force de répétition, et tournent pour finir au running gag de mauvais goût. Quant au style négligé, il engendre de véritables perles, notamment les dialogues : « – Et tu veux passer ta vie à faire quoi ? – À écrire. Je veux être écrivain. – Ah bon ? Mais c’est passionnant ! ». Les maladresses, elles, sont innombrables. Deux exemples entre mille. Page 515 : « Une pause s’installa ». On ignorait que les pauses s’installassent ; Karl Ove Knausgaard, installateur de pauses agréé. Page 533 : « Nos pas crissaient dans la neige ». Ne pas savoir que c’est la neige qui crisse et non les pas, c’est quand même fou pour un Norvégien. Surtout pour un Proust.
AUX CONFINS DU MONDE
Karl Ove Knausgaard
(traduit du norvégien par
Marie-Pierre Fisquet)
Denoël
647 p — 24,50 €





