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La droite et le bien commun

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Publié le

20 septembre 2017

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[qodef_dropcaps type= »normal » color= »red » background_color= » »]a[/qodef_dropcaps]tteindre le bien commun, c’est d’abord disposer les citoyens à le reconnaître par les moyens de l’éducation, de l’histoire, de l’héritage. Analyse.

 

Le bien commun est-il de droite ou est-il de gauche ? Pour répondre, il faudrait déjà savoir ce que signifie cette distinction qui n’est, au sens strict, que relative et spatiale. Elle a pour origine le début de la Révolution française où elle servit à désigner la division des membres de l’Assemblée quant à la question du droit de veto à accorder au roi. Ceux qui y étaient favorables se mirent « à droite » du président de séance et ceux qui s’y opposaient « à sa gauche ». En faire des propriétés, être « de droite » ou « de gauche », comme on en a pris l’habitude, est perpétuelle source de confusion et de malentendus. Par exemple, entendre Édouard Philippe dans la cour de l’Hôtel de Matignon le jour de sa nomination affirmer « moi, qui suis un homme de droite » avait quelque chose d’ubuesque.

Comme « conservateur », « progressiste », « réactionnaire », droite et gauche sont des termes dont le sens est fluctuant et flou car relatif à un contexte et à un contenu en constante évolution. Que faut-il conserver ? De quel progrès parle-t-on ? À quoi réagit-on ? Ainsi les opposants à la loi Taubira voulaient, avant le vote, conserver le code civil tel qu’il était. Après le vote, ils ne veulent plus par définition le conserver mais le modifier. Ce sont les soi-disant progressistes qui deviennent alors des conservateurs des « droits acquis ». Bref, il est urgent de se libérer de tous ces termes-valises qui certes semblent faciliter la conversation civique mais en réalité l’obstruent

Chaque époque selon les circonstances expose un corps politique à des problèmes pratiques dont la nécessaire résolution suscite des clivages en son sein relativement aux choix à poser. Ces problèmes sont abordés à partir d’une plus ou moins grande diversité de croyances, de coutumes, de caractères, d’informations etc. qui forment autant de critères possibles d’appréciation et donc de décision. La politique est donc cet artisanat, plus proche du bricolage que du grand art, ce continuel tâtonnement d’un peuple (populus) en devenir. La question est : quel est le but de ce devenir ?

Quand on tâtonne, c’est que l’on cherche quelque chose ou quelqu’un. Aristote nous donne la réponse  : le bien commun. Ce que chaque membre d’une communauté politique (polis) cherche sans en avoir toujours une conscience et une volonté explicites, c’est le bien commun. Mais qu’entendre par bien ? Et surtout que signifie commun ? Commun à qui ? On pressent déjà que tous ne vont pas être d’emblée d’accord sur le bien à accomplir en tant qu’il est précisément censé être le bien commun à tous les membres de la cité. D’où le fait que la recherche du bien commun est paradoxalement source de divisions. Peut-on lever ce paradoxe ?

 

Le bien commun sent la caserne

Pour cela, il faut tenter de reconquérir une juste intelligence du bien commun en se libérant de la manière dont le courant majeur de la philosophie politique moderne, le contractualisme libéral, a envisagé les choses humaines. Il a tendu aux communautés politiques un miroir déformant. Il leur a proposé comme représentation d’elles-mêmes une fiction, dont les effets ont, eux, été bien réels. Rien de plus opératoire, en effet, qu’un mythe fondateur. Imaginons la société comme si elle était le fruit d’un contrat passé entre tous ses membres.

Pour s’imaginer un tel acte, il faut remonter en amont, établir les conditions rendant possible cette scène originaire. Cet amont est nommé état de nature, état dans lequel chaque individu est pensé comme ayant une totale disposition de lui-même. La question est alors : qu’est-ce qui pousse l’individu à contracter avec les autres individus, acte par lequel une masse informe d’individus devient un peuple, donc acte par lequel un peuple est un peuple ? Le souci de sauver sa peau, et ainsi la nécessité de sortir d’une situation où chacun poursuivant son seul intérêt considère tous les autres comme de potentiels ennemis. Bref, sortir de l’enfer.

Dans une telle construction mentale, la société politique est le résultat d’une prise de conscience que chacun ne peut poursuivre son intérêt qu’en s’associant à tous les autres. Le motif premier de la vie que l’on peut dès lors appeler commune est individuel. Le commun désigne en réalité ce par quoi chacun espère atteindre son propre intérêt bien compris. Cette mécanique libérale pré- suppose une acceptation résignée des penchants mauvais de l’être humain. Il faut prendre les hommes tels qu’ils sont, égocentrés et incapables de vertu, et élaborer un modèle qui sera d’autant plus fort qu’il reposera sur ce roc de l’intérêt individuel.

On comprend que dans une telle représentation des choses humaines, la notion de bien commun soit obscure. Puisque le bien désigne ce que chaque individu détermine à partir du calcul de son intérêt personnel, il ne peut être que privé. Et si un bien est présenté comme commun, il est suspecté d’être contraignant, imposé par l’État sortant ainsi des missions que le contrat social lui a assignées. Le bien commun est ici identifié au bien de la société vue comme un super-individu surplombant et piétinant les sociétaires.

On comprend que le modèle actuel du marché et des droits de l’individu apparaisse si attirant ; d’autant qu’après les expériences totalitaires toute affirmation qu’il existe un bien du tout comme tout apparaît suspecte. Que l’on soit «  de droite  » ou « de gauche » le bien commun sent la caserne, l’embrigadement, l’ordre moral, etc. Pour sortir de cette caricature, il faut revenir à l’expérience la plus simple qui est aussi la plus riche, celle de notre vie accueillie dans toute son épaisseur. En effet, nous sommes toujours déjà membres de communautés. Nous avons été accueillis dans le monde humain et développés par et en elles. Et nous ne cessons d’y participer par tous les actes que nous posons.

Pensons à ce que provoque une grève générale de quelques jours pour réaliser que les actes libres sont ce par quoi une société subsiste.

C’est donc en faisant mémoire des choses communes qui nous précèdent (culture, langue, coutumes et d’abord notre nature d’être humain) que nous pourrons honorer la dimension pratique du bien commun et ainsi notre propre responsabilité dans le cours du monde social.

 

S’ouvrir à plus grand

Un acte humain n’est intelligible que rapporté à sa finalité. Tout acte posé librement est réponse à l’attrait d’un bien à atteindre et à réaliser. Non pas que tout bien soit un vrai bien, un bien qui me rendra meilleur, mais c’est toujours sous le rapport de ce qui m’apparaît comme un bien que je suis amené à agir. La vie sociale et politique ne doit donc pas être vue de manière statique comme composée d’atomes qu’une mécanique se chargerait d’associer. Elle est constituée et nourrie par tous les actes que chacun de ses membres pose au quotidien. Si ceux-ci décidaient de s’abstenir d’agir, la vie sociale s’effondrerait.

Pensons à ce que provoque une grève générale de quelques jours pour réaliser que les actes libres sont ce par quoi une société subsiste. Dès lors l’orientation des actes personnels vers le bien devient un sujet majeur de la vie sociale. La césure souvent faite entre morale et politique apparaît ici bien excessive car l’homme étant, qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou non, un animal politique, tous les actes qu’il pose ont une dimension politique (même s’ils ne s’y réduisent pas).

Le bien commun digne de ce nom est justement commun aux êtres humains formant et orientant cette communauté. Il n’est pas la somme des biens privés, il est ce qui parfait au plus intime de lui-même chaque membre de la société en tant qu’il s’ordonne par et dans ses actes au bien de toute la société. Le bien commun de la société n’existe pas en dehors des personnes auxquelles il se communique. Parce qu’elles sont douées de raison et de libre-arbitre, elles sont aptes à s’ouvrir à plus grand que leur seule préoccupation sensible.

Cependant si le bien commun finalise les actes des personnes en tant qu’elles sont citoyens, il n’est pas une chose qui préexiste aux actes humains. Il est l’ordre immanent que les personnes mettent dans leurs actes mutuels déterminés par les différentes vertus morales de justice, de courage, de tempérance, etc. Le bien commun est engendré et constitué par les actes. On a trop pris l’habitude de considérer la chose politique, les affaires de la cité par l’unique biais de la méthode sociologique. Elles deviennent sous ce regard des choses existant par soi indépendamment des actes humains.

Ces choses sont alors perçues comme des matériaux d’une technique au service d’une idéologie de production d’un homme nouveau ou d’une régulation mécanique des intérêts individuels ; les deux pouvant d’ailleurs s’articuler. Rien de bon ne peut venir d’une approche qui ignore le rôle central de l’acte libre orienté vers une finalité qui apparaît comme bonne au sujet responsable de lui-même et du devenir des diverses communautés dont il est membre. Mais comme je perçois le bien selon la manière dont je suis disposé, un des aspects essentiels aujourd’hui méconnus de la vie politique consiste à disposer les citoyens à poser des actes.

À cette tâche concourrent l’éducation familiale, l’école, la religion, les coutumes, l’institution judiciaire, les media, les œuvres de culture mais aussi l’autorité politique source des lois et tout citoyen qui de par ses actes entrent dans un cercle soit vicieux soit vertueux. Bien sûr que tous ne sont pas d’accord sur ce qui est bon, d’où les clivages et les conflits inhérents à toute vie politique. Encore faut-il que ces clivages se portent sur de vrais problèmes pratiques à trancher par des décisions au terme de délibérations dignes de ce nom, c’est-à-dire d’une réflexion de la raison cherchant à discerner quel est le vrai bien à réaliser dans telles circonstances, souvent contraignantes. Ce n’est pas là du pragmatisme de taupes.

C’est de la prudence, vertu de celui qui doit (se) gouverner pour réaliser le vrai bien. Pas de recherche de bien commun, sans recherche de la vérité. L’ennemi du bien commun, ce n’est donc ni « la droite » ni « la gauche », c’est la désespérance dans la capacité de l’homme à reconnaître ce qui lui convient en vérité. Cette fatigue de la raison oblitère toute réforme car seul le goût de la vérité permet à l’homme de remonter la pente de la médiocrité à laquelle il consent par pusillanimité.

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