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Les critiques musicales de mars

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Publié le

25 mars 2022

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques musicales de mars.
Critiques musicales

Fly me to the moon

Chrysalis, Joon Moon, LDDC / Musique Sauvage, 15€

Inclassables, les compositions et ambiances du pianiste Julien Decoret ainsi que la voix de Liv Warfield – ex-protégée de Prince – continuent de relater les tribulations de la fictive Joon Moon, actrice hollywoodienne des années 1950 et 1960 qui prête également son nom au groupe. Quelques titres, cependant, auraient mérité d’être plus audacieux. On appréciera avant tout ce fantasme-prétexte permettant de s’inspirer d’une époque sans souci d’aucune contrainte et la faculté de Joon Moon pour le détournement sonore. Du velours ! Alexandra Do Nascimento

Envoûtant

Hannet Lekloub, ŸUMA, French Flair, 15 €

Le troisième album de Ÿuma permet les retrouvailles de Sabrine Jenhani (chant) et Ramy Zoghlami (chant, guitare), dont les parcours s’étaient un moment dissociés. On se laisse à nouveau envoûter par cet « indie folk » identifiable chanté en arabe tunisien et ses mélodies nostalgiques. « L’album parle de l’aisance d’être romantique, ou non. Comment évoluer dans un pays qui n’est pas du tout stable ? La Tunisie est un pays de rêveurs, et là, nous sommes concentrés sur un seul but : comment remplir le frigo. Tant de choses se sont passées, nous avons pris de la distance ». Réalisé aux Pays-Bas, le disque, qui comporte des sons et des rythmiques de l’électro nord-européenne continue d’être un merveilleux support au voyage poétique. Alexandra Do Nascimento

Grandes joies, petits ennuis

Things are great, Band of horses, BMG, 14,99€.

En écoutant le dernier disque de Band Of Horses me revenait ce vers de Louise Labé : « J’ai grands ennuis entremêlés de joie ». Il faudrait plutôt dire que j’ai eu de grandes joies entremêlées de petits ennuis, parce que ce disque est le plus souvent enchanteur. Un critique de Pitchfork attribuerait un détestable 7,6 sur 10. Mais vous ne lisez pas Pitchfork. Après deux titres lumineux de pop douce-amère en guise d’introduction et une ballade folk aux délicats contrastes, le groupe casse notre enthousiasme avec deux morceaux qui, lors d’un concert, permettraient d’aller chercher un verre sans rater le meilleur. Ce passage à vide est largement oublié grâce à un final merveilleux dans lequel nous avons l’impression que le Neil Young de Zuma a rejoint le groupe (« Aftermath ») ou que nous fuyons en Cadillac vers un été adolescent, la musique à plein volume (« Lights »). Avec un tel cadeau, avons-nous le droit de nous plaindre ? Emmanuel Domont

Régressif et planant

Prisonnier du rêve, Erang, disponible en streaming

Le compositeur grimé qui se cache derrière Erang poursuit son exploration obsessionnelle des années 80, bien décidé à nous livrer l’ultime bande-son de son enfance fantasmée. À ce titre, Prisonnier du Rêve fait très fort puisque l’album est intégralement dédié aux productions de Jean Chalopin (Ulysse 31, les Mystérieuses Cités d’Or) et aux livres-disques qui ont fait le bonheur des petits spectateurs de l’âge d’or, bercés par les voix de Dominique Paturel et de Jean Topart. Pourtant, bien loin d’être un hommage guindé, il permet à Erang de s’éloigner toujours un peu plus du dungeon synth des débuts, pour élaborer une musique plus proche de la Berlin School, quelque part entre Jean-Michel Jarre et Tangerine Dream. Un véritable appel au voyage, sans doute régressif, mais jamais autiste, Erang se permettant des incursions dans des harmonies plus complexes qu’auparavant, et développant une palette de sons inventive et chatoyante. Idéal pour finir l’hiver en planant. Marc Obregon

Le son du carnage

Verdun 1916, Geography of hell, Hospital productions, 15 €

L’histoire est une punition, et certains évènements semblent des avants postes de l’enfer. Geography of hell est une formation expérimentale et bruitiste française dont la démarche artistique est de dessiner, disque après disque, une cartographie infernale de l’histoire : le précédent album était consacré à Hiroshima et Nagasaki, celui-ci à Verdun. C’est un plongeon, en salto arrière, dans les zones les plus douloureuses de l’inconscient collectif français, car la Première Guerre Mondiale fut ce moment où la France s’est perdue, et Verdun le paroxysme de cette catastrophe. Ce disque, qui est l’illustration sonore de ce trauma collectif, est comme l’entrée par effraction dans le psychisme des poilus rescapés. Les deux morceaux sont composés à partir de bruits ciselés et de documents d’archives, qui se mêlent pour créer une atmosphère onirique et brutale. La magnifique deuxième face convoque les témoignages bouleversants qui s’évanouissent dans le lyrisme grandiloquent, et parfois gâteux, des commémorations officielles. Ce superbe disque est comme une petite musique de nuit qui s’élèverait des tranchées après le carnage ; belle et triste à réveiller les morts. François Gerfault

Dans la ville endormie

New meaning, Tempers, Dais/Modulor, 19€

Le label Dais, surnommé le nouvel espoir du post punk, de l’industriel et de la pop synthétique ne se laisse pas décourager par un monde médiatique de plus en plus colonisé par les musiques urbaines, et nous offre ce duo new yorkais propre à distiller la poésie des humanoïdes péri-urbains sur-connectés. Après avoir chanté la beauté des centres commerciaux sur un mode sombre et synthwave, Jasmine et Eddie, les membres de Tempers, s’embarquent dans une méditation sonore sur l’adaptabilité de l’homme face à l’invasion du virtuel, ou comment selon leurs propres termes « vivre dans une société qui est un rêve d’elle-même ». À l’heure où Mark Zuckerberg a pour projet d’asservir l’humanité dans son métavers une chanson comme « Secret and lies », derrière son apparente froideur, suggère l’attitude d’une résignation bravache. Mention spéciale pour « In And Out Of Hand » qui invente le style disco dépressive. La bande son parfaite pour traverser la ville endormie puis les zones d’activités en rêvant à un futur irradié.  Jean-Emmanuel Deluxe

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