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Jacob Boehme : Le vase et le cordonnier

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Publié le

28 avril 2022

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Simple cordonnier ayant écrit le mémorial de sa rencontre avec Dieu, Jacob Boehme fascine par sa conception d’un Dieu dynamique.
Boehme

Nous sommes en 1600, en Silésie, dans la petite ville de Görlitz, charmante bourgade nichée sur les contreforts des Alpes de Bohème. Jacob vit à proximité des remparts, près de la porte de Neisse où les artisans tiennent habituellement leur commerce. Fils d’un propriétaire terrien, il vient de terminer sa formation de cordonnier et entame sa carrière avec enthousiasme. D’autant qu’il vient d’épouser Katerine Kuntzschmann, la fille d’un des plus émérites bouchers de la ville. Tout irait pour le mieux si Jacob Boehme n’avait pas depuis longtemps ce pressentiment de Dieu qui le hante et qui menace d’éclater à chaque instant. Ce matin-là, ses yeux se posent sur un vase d’étain dans son atelier, sur lequel joue la lumière dorée du jour. La surface du vase et sa courbe si soigneusement manufacturée, la poussière qui danse dans les rayons et les reflets changeants du monde sur l’orbe, tout cela devient en un instant l’alpha et l’oméga d’une illumination théurgique qui bouleversa durablement l’aimable cordonnier. Comme il le dira plus tard, Jacob Boehme en apprend davantage en un quart d’heure qu’en dix ans à l’université. Car ce qu’il apprend en posant son regard sur le vase ne relève pas de la connaissance mais de l’expérience, c’est un savoir qu’on ne peut pas transmettre, mais dont on peut seulement tenter de consigner la réalité.

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Ce que fera Boehme toute sa vie, attestant que ses écrits ne sont pas tant des traités que les fragments épars d’un gigantesque mémorial. Le mémorial de sa rencontre avec Dieu. Si la « révélation du vase d’étain » a été abondamment commentée, elle ne doit pas favoriser la légende du simple cordonnier qui touche subitement la harpe céleste du bout des doigts. Boehme ne vient pas de nulle part et cette vision n’est pas la première. Ce sera pourtant celle qui le décidera à prendre la plume pour écrire L’Aurore naissante (Die Morgenröte im Aufgang), une première tentative pour traduire en mots cette expérience de Dieu qu’il a perçue dans chacune des fibres du monde, ce qu’il appellera plus tard la signature des choses – cette empreinte que l’invisible laisse dans le visible. Malheureusement, L’Aurore naissante ne tardera pas à sortir du petit cercle privilégié de ses amis proches. À cette époque charnière, l’Allemagne et la Silésie en particulier sont parcourues par des aspirants prophètes qui remettent en question les apports de Luther et le catéchisme guindé des pasteurs. Crypto-calvinistes, philippistes ou adeptes du « réformateur hérétique » Caspar Schwenckfeld, tous menacent la cohésion sereine prêchée par Luther, les facultés théologiques bruissent de polémiques retorses et les églises tremblent sur leurs moellons. C’est dans ce contexte pas vraiment favorable aux cordonniers exaltés que le nouveau pasteur de la ville de Görlitz, Grégorius Richter, un véritable « diable pharisaïque » selon Boehme lui-même, prend connaissance de L’Aurore Naissante. Il demande immédiatement que les copies soient interdites de circulation et condamne son rédacteur à un « sabbat », c’est-à-dire à une inactivité littéraire totale qui durera sept ans.

Boehme préfère décrire un dieu dynamique, qui évolue de concert avec l’homme, depuis un néant éternel

Les causes d’une censure aussi brutale restent aujourd’hui mystérieuses. Bien sûr, la théogonie développée par Boehme lorgne vers le néo-platonisme, quant à sa vision trinitaire elle se dote dangereusement d’une quatrième partie, féminine, cette fameuse Sophia dans laquelle on peut voir une articulation gnostique de la chute originelle. Il faut comprendre que la mystique boehmienne renvoie dos à dos la théologie apophatique (Dieu se définit par l’en-creux, par ce qu’il n’est pas, car il est inconnaissable) et la théologie cataphatique (Dieu se définit par ce qu’il est, Dieu est connaissable). Boehme préfère décrire un Dieu dynamique, qui évolue de concert avec l’homme, depuis un Néant Eternel, un fond sans fond (Ungrund) jusqu’à sa première « expression » en tant que principe émanateur. Tout comme le nombre de fractions est infini entre le 0 et le 1, l’univers et la nature sont également infinis entre l’Ungrund et la Nature Divine, seule capable de se contempler à partir de ce Rien. La grande hérésie qu’avait perçue le monde luthérien chez Jacob Boehme, c’est sans doute ce « personnalisme » de la nature divine, qui lui donne une conscience de soi, cette conscience étant la condition même de la grâce. Ici, le problème du passage de l’Ungrund à l’état d’un Dieu émanateur, projectif, pose le problème de la théodicée, c’est à dire de l’origine du Mal. Entre les deux, entre le Néant absolu et l’Absolu Divin, quelque chose a changé, la liberté elle-même s’est modifiée.

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Aujourd’hui, parce qu’elle relève davantage de la théosophie, c’est-à-dire de la construction de mythes logiques, que de la philosophie à proprement parler, l’œuvre de Boehme reste obscure, parfois impénétrable. Elle vaut pourtant par son influence majeure sur toute une partie de la pensée allemande, de Fichte à Hegel, et fascine encore aujourd’hui par son formidable syncrétisme : elle parvient en effet à concilier gnose chrétienne, mystique spiritualiste de la Réforme et exégèse radicale des textes Saints. Car Boehme n’était apparemment pas un si grand lecteur, et toute sa science des sphères célestes, il l’avait avant tout puisée dans la Bible. Et dans un reflet d’or sur un vase d’étain.

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