Méditation confinée
Le testament breton, Philippe Le Guillou, Gallimard, 152 p., 16€
Philippe Le Guillou a souvent écrit sur sa Bretagne natale, et c’est naturellement sur elle qu’il a écrit de nouveau lorsqu’il s’est trouvé confiné comme nous tous au printemps 2020, dans sa maison de Kerrod. De là ce Testament breton, mi-livre de souvenirs, mi-célébration de la Bretagne dans toutes ses dimensions – minérale, maritime, religieuse, traditionnelle, paysagère, historique, quotidienne. Avec, comme de juste chez cet amoureux de filiations littéraires, toujours reconnaissant à ses maîtres, l’hommage à quelques grands, en l’occurrence ici Gracq, Anatole Le Braz et Yves Tanguy. La Bretagne comme identité, en revanche, ne lui dit rien; il n’a pas la fibre militante, son rapport à sa « terre de granite recouverte de chênes » n’est pas politique mais esthétique, poétique et génétique – et tant pis pour ceux qui lui reprocheront de la célébrer comme décor plutôt que comme patrie. « Aux racines, restrictives, je préfère les linéaments schisteux, les lignes de crêtes, l’entaille des rivières, les vallées boisées ouvertes aux vents: elles sont en résonance naturelle avec le large et l’infini ». Bernard Quiriny

Requiem pour un chantier
De notre monde emporté, Christian Astolfi, Le Bruit du monde, 184 p., 19€
De notre monde emporté, c’est le roman de la désindustrialisation française et de la disparition de la classe ouvrière. Le narrateur entre dans les années 1970 aux chantiers navals de la Seyne-sur-Mer, comme son père. Il découvre cette énorme boîte, « une entreprise digne d’un roman de Jules Verne », le gigantisme des pétroliers réhabilités, la fierté des ouvriers, leurs bleus « maculés de suie, de limaille de fer et de poussières fibreuses ». Mais la concurrence étrangère asphyxie les chantiers; les restructurations se succèdent, l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 n’y change rien. Le couperet tombe : fermeture. Les employés se divisent; faut-il prendre la prime et partir, ou tenir et réclamer un reclassement? Notre héros prend la prime, 200 000 francs. « J’avais l’impression d’être un tueur à gages que l’on payait pour sa propre exécution ». Il lui faut s’inventer une nouvelle vie, ce à quoi il parvient tant bien que mal. Mais le « monde emporté » des chantiers lui colle aux basques: des ex-collègues tombent malades, à cause de l’amiante. Le combat reprend, cette fois-ci à l’hôpital et au tribunal… De notre monde emporté traite d’un sujet social mais n’est pas un roman militant; c’est la chronique mélancolique de l’effacement d’un univers, de l’engloutissement d’une sociabilité et d’une éthique professionnelles, d’une culture industrielle et locale ; la description, aussi, de la façon dont les changements structurels (la fin des Trente Glorieuses, le désengagement de l’État, etc.) bouleversent la vie des hommes tout en bas de l’échelle, si petits, si faibles. Un beau roman, historique et intime, écrit dans un style élégant et sobre, avec ici et là de belles formules qui font mouche. BQ

L’usage du monde
L’ami des beaux jours, Sébastien de Courtois, Stock, 272 p., 20€
Avoir dix-huit ans à Toulouse au début des années 1990, être réactionnaires par choix et sans autre ambition que de monter à Paris et de vivre selon leurs goûts littéraires (Michel Déon, Georges Bernanos ou encore Ernst Jünger), voilà les circonstances qui rapprochent en quelques jours Sébastien et Frédéric, étudiants en première année de droit. Ils songent à une restauration monarchique, hantent les cafés de la Ville rose et s’éprennent de Sophie, l’une de leurs chargés de travaux dirigés. L’année 1991 voit, à l’autre bout de l’Europe, l’explosion de la Yougoslavie. Abandonnant Sophie dans les bras de Sébastien, Frédéric va alors gagner une Croatie en pleine rébellion indépendantiste face à une armée fédérale dominée par les Serbes. Que s’est-il vraiment passé dans ce fascinant décor balkanique, puisque Frédéric n’a jamais redonné signe de vie ? Depuis Ankara où il vit désormais, puis à Osijek, Sébastien va tenter des années après de reconstituer le fil de la destinée de son ami disparu : « Nous pouvons tout pardonner aux anciens combattants ». spécialiste reconnu des chrétientés orientales, signe ici un premier roman très réussi qu’il a placé sous le signe de la jeunesse perdue, du romantisme noir et de l’usage du monde. Jérôme Besnard

Curiosité insulaire
Lettres à Clipperton, Irma Pelatan, La Contre-allée, 224 p., 21€
Quatre mois durant, Irma Pelatan a envoyé chaque jour une lettre sur l’île de Clipperton, qui n’est pas habitée. Une lettre quotidienne adressée à « tout résident », code postal 98 799, dûment remise aux soins de la Poste… La plupart lui sont revenues, après avoir voyagé en Espagne, en Amérique ou à Tahiti. L’une a même été livrée par erreur à Marseille ! L’auteur publie aujourd’hui ces courriers à son « cher ami » clippertonien imaginaire, avec en suppléments quelques extraits de débats parlementaires sur le statut juridique de ce minuscule territoire français situé à 2 500 kilomètres des Galapagos. Hélas, comme souvent avec ce genre de livre-concept, l’idée est plus intéressante que la réalisation. Aussi bien le principe de ces lettres à personne qui font le tour du monde est poétique et drôle, aussi bien l’auteur n’a pas grand-chose à dire à son correspondant rêvé, moyennant quoi l’ouvrage tourne en rond. À signaler tout de même aux amateurs de curiosités, insulaires ou postales. BQ

Une caricature inventive
Un monde de salauds souriants, Thomas Rosier, Actes Sud, 236 p., 20,50€
Trois personnages: un Tanguy reclus chez ses parents façon hikikomori, un chirurgien esthétique qui dirige un empire du bien-être, et une précaire intello proche des milieux contestataires. On ne voit pas le rapport entre eux au début, puis Thomas Rosier tresse les fils autour d’une histoire d’investissement, de hackage et d’exploitation du mal-être des perdants de notre société, « ceux-qui-ne-sont-rien », comme disait je ne sais plus qui. Le scénario est un poil biscornu mais, bizarrement, c’est un atout: le fait qu’il y ait plusieurs livres dans le livre – trop-plein caractéristique des premiers romans – génère ici, grâce à la technique du récit choral, un objet imprévisible, un peu fou, bancal, énergique et haché. Le côté pamphlet social fonctionne, parce qu’il passe par la bouche des personnages; aucune lourdeur (sauf dans le titre !), rien de démonstratif, une caricature exubérante, inventive et burlesque. Rosier ne se sent pas tenu par des carcans, il insère dans le récit des conversations par tchat, expérimente l’oralité, s’autorise une écriture décoiffée, « pas sage ». Le roman roule, comme un torrent. L’auteur a la quarantaine, il exerce le métier de charpentier. Le voilà bien lancé, touchons du bois! Jérôme Malbert

Djihad et manipulations
Les recruteurs, Guillaume Dasquié, Grasset, 256 p., 20,90€
Reporter spécialiste de l’islamisme et du Moyen-Orient, Guillaume Dasquié compose avec Les Recruteurs un roman haletant et renseigné sur son sujet de prédilection. Trois ans après le Printemps arabe à Tunis, la jeune Charifa disparaît, semble-t-il endoctrinée par l’organisation de l’État islamique. Son oncle, Anis, qui l’employait dans une société de télémarketing œuvrant pour des boîtes françaises s’engage à sa suite, offrant aux terroristes ses compétences de recruteur[1]manipulateur pour séduire sur les réseaux des futurs soldats ou martyrs. La mise-en-scène des scripts, typologies et arborescences comme outils de contrôle émotionnel ayant pris le pas sur la critique rationnelle autant parmi le ronronnement capitaliste qu’au milieu du désert sanglant s’avère passionnante, notamment dans ce qu’elle révèle du nouveau régime de masses à l’enrégimentement personnalisé. L’intrigue est bien construite, l’ensemble se lit sans effort, mais sans saveur particulière non plus étant donné l’absence de style. Un aperçu néanmoins fascinant sur les drames de cette partie du monde qui ont tendance à entraîner les nôtres. Romaric Sangars

Grand guignol
Nos misères ne prennent jamais fin, Julien Moraux, Le Rocher, 193 p., 17,90€
Trois ans après avoir remporté le prix Joseph pour son roman Mais rien ne vient, Julien Moraux nous invite dans son deuxième ouvrage à suivre un quadragénaire, Jul, professeur de philosophie et écrivain (il a publié un premier roman) qui, après avoir été attaqué par un oiseau et été témoin du suicide d’un collègue, se fait mandater par Michel Houellebecq (oui, lui-même) afin de régler ses comptes à de jeunes skateurs insolents se révélant être des vampires. Bien sûr, il y a l’histoire. La tentative du narrateur de se dépatouiller tant bien que mal de situations aux multiples rebondissements plus sanguinaires et trashs les unes que les autres. Le dénouement n’est pas sans rappeler celui du film The Game du génial David Fincher (voire frôle le pur décalque). Mais dans le roman de Julien Moraux, il y a aussi, en toile de fond, un récit aux relents nostalgiques sur la crise de la quarantaine et l’angoisse de la page blanche – le narrateur peinant à démarrer son deuxième roman. Le tout baigne dans un humour grinçant voire très gras avec des relents de San-Antonio. Entre l’amusant et l’indigeste. Zoé Leuchter

Éros s’habille en Hugo Boss
Les poupées, Clovis Goux, Stock, 250 p., 20,90€
Après s’être penché sur des sujets aussi sulfureux que la mort de Karen Carpenter ou la tentative d’assassinat de Ronald Reagan par un fan transi de Jodie Foster, Clovis Goux s’est dit qu’il allait se reposer et choisir un sujet consensuel et peu clivant. Dont acte, voilà que l’écrivain se penche sur la nazisploitation, ce genre érotique jouant sur l’esthétique nazi, dont le représentant le plus connu est le mythique Ilsa, la louve des SS, avec la non-moins mythique Dianne Thorne. Ce que l’on sait moins est que les origines de la nazisploitation viennent… d’un survivant d’Auschwitz, Yehiel Dinur, qui publie en 1953 House of Dolls, la maison des poupées, qu’il présente comme le récit de sa sœur, prostituée de force dans un camp de concentration. Avec une écriture enlevée, Clovis Goux retrace la genèse du plus sulfureux des genres, au travers de portraits de figures plus ou moins connues (Visconti, Bob Cresse, ou encore Leni Riefenstahl), pour un roman, certes à ne pas mettre entre toutes les mains, mais à conseiller à tous les curieux ou amateurs du genre. Joseph Achoury Klejman

Nouvelles exquises
Les liens sacrés du mariage, Franck Courtès, Gallimard, 180 p., 18€
La nouvelle sur le couple et les relations sentimentales: un genre usé, dont on a l’impression que toutes les variations ont déjà été explorées mille fois, mais dont les nouvellistes doués savent tirer toujours quelque chose. À preuve, ces quatorze nouvelles de l’ancien photographe Franck Courtès: impeccables, chacune contenant un petit monde en soi, installé en trois lignes. La première, très courte, avec sa surprise finale, sonne comme un générique. L’une des meilleures raconte la visite d’un critique littéraire sur le retour à un ancien Goncourt prétentieux, pour un entretien qui ne paraîtra pas. Leurs épouses sont présentes… C’est fin, bien vu et bien amené, avec des premières phrases qui sont comme un petit roman préalable (« À l’époque où nous avons acheté notre maison de campagne, je n’étais pas sûr que ce soit une bonne idée. Chantal, si »: tout ce qu’il faut est là, l’épisode peut démarrer). Les scènes de dispute, de haine recuite, sont très bien. De la belle ouvrage, à tous points de vue. JM






