Tiré à 80000 exemplaires et en tête des ventes dès sa sortie, Guerre, ce « premier jet » d’un roman inédit de Céline retrouvé il y a deux ans dans des circonstances abracadabrantes avec d’autres textes (des correspondances, Londres, La Volonté du Roi Krogold, une nouvelle version de Casse-Pipe), a produit un événement médiatico-littéraire assez typique de la nation française où le statut d’écrivain jouit toujours d’une aura si puissante. Justement, sur ce point, Céline représente un scandale, un genre d’anomalie mythologique, du moins quand on dispose d’une vision du monde binaire, ce qui est le cas de la plupart des intellectuels de gauche qui régentent, depuis Sartre, les élégances françaises. Niant le péché originel et les conséquences du libre arbitre, l’intellectuel de gauche parvient rarement à comprendre qu’on puisse être à la fois génial et antisémite, doué esthétiquement et vicié moralement, revenant à une conception pré-baudelairienne des choses selon laquelle le Beau et le Bon devraient systématiquement se présenter de concert. Car finalement, le vol des manuscrits de Céline après son départ précipité de Paris à l’époque où l’on avait requalifié les contributeurs de la feuille collaborationniste Je Suis Partout, « Je Suis Parti ! », a fini par ressembler à un nouvel épisode de ce drame du manichéisme.
Il n’en reste pas moins que le pilleur de l’appartement du collabo en fuite a volé son travail à l’écrivain et à ses nombreux lecteurs au prétexte de faire justice lui-même
Un vol a visée morale
L’histoire est maintenant connue, du moins partiellement : transmis au milieu des années 2000 à Jean-Pierre Thibaudat, célèbre journaliste de Libération et fils de résistant, en raison de ces deux qualités, le mètre cube de manuscrits de l’auteur du Voyage ne devait pas être livré au public, selon la demande de son mystérieux possesseur, dont on ne connaît toujours pas l’identité, avant la mort de Lucette Destouches. Ainsi la veuve de l’écrivain ne devait-elle en bénéficier d’aucune façon. Mais Lucette s’éternise ici-bas et ne rejoint son mari qu’en 2019, à l’âge de 107 ans. Raison pour laquelle l’émergence du trésor est si tardive. Dans la revue AOC, l’historienne Odile Roynette est percluse d’admiration devant un tel procédé, déclarant que les manuscrits furent « récupérés, et non volés » et qu’il faut souligner la beauté du geste car « ceux-là mêmes que Céline exécrait furent conduits à protéger ses brouillons de la destruction, parce qu’ils étaient parfaitement conscients de leur valeur patrimoniale et ne pouvaient envisager de commettre un autodafé ». C’est vraiment trop aimable de leur part et on n’en revient pas d’une telle acrobatie intellectuelle pour retourner le vol manifeste en hommage civilisé. Que Jean Pierre Thibaudat ait dû respecter la volonté du donataire, on le comprend aisément, et la plainte pour recel déposée contre lui par les héritiers de Céline n’a pas abouti. Il n’en reste pas moins que le pilleur de l’appartement du collabo en fuite a volé son travail à l’écrivain et à ses nombreux lecteurs au prétexte de faire justice lui-même.
Un fantasme manichéen
« Peut-on séparer l’homme de l’œuvre ? » voici la question-poncif qui revient à chaque fois qu’est évoqué le cas Céline. C’est bien ce que semblent avoir essayé d’opérer ceux qui se sont appropriés ses manuscrits pour nuire à l’homme ou à ses proches sans nuire à l’œuvre. Le fantasme qui a été partiellement réalisé derrière cet étrange feuilleton, c’est celui de déposséder Céline d’une œuvre géniale dont il s’était montré moralement indigne avant de ne la rendre au public que par un intercesseur irréprochable, car de gauche et fils de résistant. Un tel fantasme est puéril en plus de témoigner d’une invraisemblable prétention, car non, on ne peut pas séparer l’homme de l’œuvre, même si l’on comprend ce que cette expression sous-entend. Ce qui ne signifie pas que l’œuvre contaminerait son lecteur des vices de l’auteur, même inexprimés, comme semblent le croire les abrutis qu’on entend toujours se plaindre qu’on évoque à la radio le travail d’un des plus grands révolutionnaires stylistiques du XXe siècle, comme si c’était là un fait incongru. Simplement, il y eut chez Céline autant des dons grandioses que des gouffres de haine et l’on peut très bien condamner quelqu’un dont on admire certaines facultés, faire fusiller un traître et promouvoir en même temps son œuvre artistique. Une telle attitude n’est incompréhensible que pour les primitifs, incapables de concevoir que la réalité, d’une nature complexe et paradoxale, invite à des réactions paradoxales.
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Restitution polémique
Si l’existence des manuscrits récupérés n’était pas ignorée des céliniens, leur réémergence n’en fut pas moins une « grande surprise ». « Plus le temps avançait, moins on y croyait », explique Maître François Gibault, héritier et exécuteur testamentaire de l’écrivain. Mais la restitution des manuscrits se fera dans un commissariat. Thibaudat « savait que ça appartenait à Madame Céline. Notre premier rendez-vous a eu lieu en juin et notre plainte date de février suivant, on ne s’est donc pas précipités pour déposer une plainte, c’est simplement que Thibaudat ne voulait pas nous donner les manuscrits. Quand il a été convoqué par la police, il les a immédiatement rapportés, ce n’est pas l’attitude d’une personne convaincue de son bon droit », poursuit François Gibault. Alors qu’il avait profité du confinement pour achever le lent décryptage des manuscrits, le journaliste se voit donc à son tour dépossédé du trésor dont il avait hérité pour des raisons discutables et presque évacué de l’histoire (il ne sera même pas cité dans l’avant-propos de Guerre). Maître Gibault s’entoure alors de spécialistes (Pascal Fouché et Alban Cerisier pour ce premier inédit), et commence le fastidieux décryptage de l’écriture de médecin de Céline, exploration d’archéologues fascinés. « C’était émouvant, se souvient François Gibault, parce qu’on allait au-devant de Céline et qu’on cherchait à comprendre ce qu’il avait voulu dire ».
Un trésor unique
« La dernière fois qu’on a retrouvé un inédit d’un grand écrivain, c’était 75 pages de Proust, là on est face à 6000 feuillets, c’est un événement sans équivalent dans l’histoire littéraire ! » s’enthousiasme David Alliot, l’un des grands spécialistes de Céline, qui regrette que nombre de ses collègues soient morts avant d’avoir pu accéder à ces textes. D’autant que cette découverte est capitale parce qu’elle permet de comprendre comment Céline a conçu ses premières œuvres. On assiste notamment à l’apparition des fameux trois petits points céliniens (Guerre est écrit entre Le Voyage et Mort à crédit, or cette ponctuation caractéristique, absente du premier roman, hachure le deuxième). « À un moment donné, vers la page 40, il se met à utiliser cette ponctuation de manière systématique, et puis ça s’arrête ». On retrouve par ailleurs les procédés Céliniens : l’auteur part de faits réels qu’il détourne ensuite : là, sa blessure à la tête, qui lui valut une médaille pour récompenser un véritable acte de bravoure, provient d’un obus venant interrompre une fuite avec la caisse du régiment : « Il y a cette idée de se salir et de retourner la performance pour mieux dénoncer l’horreur », explique Alliot. Néanmoins, que le lecteur n’imagine pas un roman du niveau de Mort à crédit (là, c’est nous qui précisons), Guerre est un premier jet, d’une excellente qualité, certes, remarquable, mais c’est un peu du Céline sans l’orchestre. Le livre fonctionne bien, même inabouti, mais il offre surtout un aperçu formidable sur le travail de l’écrivain et aussi, sans doute, sur sa psyché traumatisée.
Guerre est un premier jet, d’une excellente qualité, certes, remarquable, mais c’est un peu du Céline sans l’orchestre
Guerre : un cri de révolte
« J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête. » écrit Céline, vingt ans après les faits, « pourtant, on a l’impression que c’est écrit sur le vif », note David Alliot, comme si le trauma était toujours aussi violent. L’ébranlement fondamental provoqué par cette expérience se laisse mieux saisir : « Guerre est un cri de révolte contre tout ce qui l’a envoyé à la boucherie : l’ordre établi, l’ordre familial, militaire, tout l’a formaté pour l’horreur et sa jeunesse n’aura été qu’un immense mensonge, d’où les pages de haine contre ses parents. » Une suite de scènes grinçantes, entre horreur, obscénité et comique atroce, confère bien à Guerre cette tonalité purement célinienne, sauf qu’on a ici la sensation que c’est la blessure inaugurale qui a déchiqueté le monde pour le renverser en carnaval sinistre et qui explique l’anarchisme radical et désespéré de l’écrivain, dont l’obsession antisémite future semblera tenir davantage du délire de persécution et de la panique d’un pacifiste névrosé que du ressentiment nationaliste.
Derniers rebondissements
Paradoxalement, alors que le manichéisme simplificateur du politiquement correct fait rage comme jamais, l’accueil du premier inédit célinien a suscité des louanges unanimes, presque outrancières (encore une fois, Guerre n’est pas Mort à crédit), Céline semblant être définitivement sorti du purgatoire et considéré aujourd’hui comme un indiscutable classique. La suite, à l’automne prochain, des publications des inédits s’annonce donc sous les meilleurs auspices. Les conditions, toujours mystérieuses, de leur réapparition devraient bientôt être éclaircies puisque Jean Pierre Thibaudat a annoncé à Marianne, le 5 mai : « Je prépare un livre dans lequel j’espère bien pouvoir tout dire ». S’est-il senti floué par le tour qu’ont pris les choses ? « Non, assure son célèbre avocat, Maître Emmanuel Pierrat, un peu déçu qu’on n’ait pas utilisé sa transcription, certes, mais sa mission consistait bien à rendre ces textes publics, et le livre qu’il envisage n’a rien de vengeur. » Pour Maître Pierrat, qui connaît parfaitement les divers protagonistes de cette affaire, les enjeux actuels n’ont maintenant plus rien à voir avec les drames de la Grande Histoire : « J’ai assisté surtout à des attitudes tristement humaines, comme lors des successions, explique-t-il, si les circonstances de la récupération des manuscrits étaient évidemment politiques, ce ne sont plus les mêmes choses qui se jouent aujourd’hui, mais plutôt des batailles d’égos autour d’un trésor littéraire exceptionnel qui ouvre notamment de grandes perspectives pour la recherche, alors même que les travaux sur Céline avaient été freinés à l’université, où la réputation sulfureuse de l’écrivain empêchait de faire carrière par l’étude de son œuvre ».
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D’un débat à l’autre
L’enthousiasme manifeste du public, l’éloignement de la tragédie historique et le regain d’un intérêt scientifique devraient donc, dans les années qui viennent, renforcer encore l’engouement littéraire pour le romancier le plus révolutionnaire et le plus controversé du XXe siècle. Sauf qu’un autre débat se déchaînera bientôt, nous prévient Emmanuel Pierrat, quant à la réédition, ou non, des pamphlets antisémites de l’écrivain. En effet, Gallimard, qui avait failli l’entreprendre en 2018, avait finalement suspendu l’opération devant l’ampleur de la polémique déclenchée. Mais l’œuvre de Céline tombant dans le domaine public dans moins de dix ans, et pouvant alors être éditée par n’importe qui, le dilemme se posera cette fois-ci en des termes plus brûlants. En France, pays politique et littéraire par excellence, le cas Céline, salaud politique et génie littéraire, n’a pas fini d’être explosif. Félicitons-nous du moins du statut qu’on accorde toujours chez nous à l’homme de lettres, même à l’ère numérique, la vedette de mai 2022, entre élections présidentielles et législatives, ayant été un écrivain mort soixante ans plus tôt dans l’opprobre.

Gallimard, 192 p., 19 €





