[qodef_dropcaps type= »normal » color= »red » background_color= » »]À[/qodef_dropcaps] chaque période son obsession internationale, l’une chassant l’autre. Depuis que les Rohingas occupent le devant de la scène médiatique, les Syriens ont disparu des écrans. D’autres civils mériteraient pourtant la même compassion médiatique que ceux d’« Alep est ». Une injustice de plus qui ne risque pas de réconcilier les Syriens avec les « médias occidentaux ». Reportage.
Un attentat suicide en plein cœur de Damas, ce n’était pas arrivé depuis des mois. L’explosion rappelle pourtant que le pays est toujours en guerre malgré l’apparente normalité dont se pare la ville chaque jour un peu plus : les check-points ont quasiment disparu, les marchés attirent toujours plus de monde et chaque habitant croisé affirme que « tout va nettement mieux ».
À quelques centaines de kilomètres de là, la vie reprend également dans la tristement célèbre Alep. Depuis six mois, cette ville qui occupait tous les commentateurs a disparu des radars médiatiques et certains s’en plaignent : « Vous avez raconté n’importe quoi sur Alep, vous avez nié notre souffrance parce que nous vivions à l’ouest de la ville, vous avez défendu des terroristes qui cherchaient à nous tuer chaque jour… Et maintenant que nous recommençons à vivre vous êtes à nouveau silencieux ? Vous devriez avoir honte. »
Le changement est saisissant
Plus personne n’en parle mais le changement est saisissant : les rues sont à nouveau pleines, les chantiers se multiplient à une vitesse impressionnante, les terrasses des cafés restent bruyantes la nuit tombée. « Nous vivons à nouveau, et cela n’intéresse plus personne », confirme encore une jeune Alépine un peu amère. Elle aussi peine à pardonner le traitement médiatique occidental qu’elle juge « injuste » depuis le début de la guerre. C’est-à-dire ? « Regardez vous-mêmes, promenez-vous, parlez à la population et vous découvrirez que la ville n’est pas tombée en décembre dernier : elle a bien été libérée. » Difficile de lui donner tort tant la ville est méconnaissable. Une partie est ravagée par d’intenses combats évidemment, mais c’est surtout l’atmosphère qui surprend : plus d’obus, plus de bombardements, plus de bâches tendues pour tromper les tireurs embusqués. Tous vont d’un quartier à l’autre en franchissant les lignes de front dont hier encore personne n’osait approcher. Alep n’est plus qu’une, Alep revit, c’est indiscutable. « Tout n’est toujours pas parfait, et rien ne le sera jamais, mais nous n’avons plus peur et nous recommençons à vivre, nous qui ne demandions rien de plus », renchérit une jeune mère de famille rassurée de voir partir ses enfants le matin sans craindre « le pire » jusqu’à leur retour.
« Essayez de dire la vérité »
Quelques rues plus loin, on devine ce qui fut la ravissante vieille ville et dans laquelle se pressaient chaque année des millions de touristes. Les Alépins l’évoquent avec une ferté désormais étouffée de larmes : il ne reste plus rien, quelques murs et des tas de gravats. Un homme d’âge mûr tend l’oreille en entendant parler le français, et propose immédiatement quelques vieux livres rédigés dans la langue de Molière… Il tente de se réinstaller dans ce qui fut sa petite librairie : en attendant les murs, il trie ses livres. Son jeune voisin attend devant la grille d’une église miraculeusement debout. Il n’en revient pas : « Vous êtes français, mais alors c’est vrai ? La guerre est finie et les étrangers sont de retour ? » Il faudra sans doute attendre quelques temps encore avant de voir revenir les touristes, mais son sourire en dit long sur le soulagement qu’il éprouve à voir finir ces difficiles années qui lui ont été imposées. « Ah, journaliste ? Essayez de dire la vérité », lance-t-il presque découragé. L’éternelle critique dépasse donc les frontières…
La ville est détruite, mais la reconstruction est déjà entamée. Alexandre est un vieil Alépin passionné d’histoire, qui connaît par cœur l’histoire de chaque pierre de sa ville. Il dodeline de la tête devant l’affligeant spectacle des destructions, mais ne s’inquiète guère : « Cette ville a été détruite des dizaines de fois dans sa si longue histoire. Nous la reconstruirons plus belle encore et ces monstres seront vite oubliés. » La reconstruction : le mot est sur toutes les lèvres, il annonce enfin un avenir.
Devant les entrées ravagées des petites boutiques, des pierres sont alignées et empilées : elles ont été ramassées en attendant que les travaux commencent. Des travaux qui vont prendre un peu de temps, puisque c’est l’UNESCO qui supervise la réfection de ces anciennes rues classées. Restera en- suite la reconstruction des cœurs : comment pardonner ? Comment revivre ensemble ? Comment croire à nouveau que l’unité nationale est possible ? Comment retrouver sa confiance ? Autant de questions que tous balaient : ils sont nombreux à penser que leur pays est le terrain de jeu de puissances extérieures et que les Syriens sauront à nouveau vivre ensemble, « comme avant ».
Deir Ezzor et l’injustice médiatique
À quelques dizaines de kilomètres, une autre ville vient d’être libérée sans que personne n’en parle : Deir Ezzor. Là encore, les commentaires vont bon train sur le silence médiatique occidental : « Nous ne vous intéressons que lorsqu’il y a du sang partout, ou lorsque vous trouvez un prétexte pour critiquer notre armée », lance un jeune garçon remonté. Il est vrai que personne ne s’est intéressé au calvaire que l’État islamique faisait vivre à plus de 100 000 civils depuis 2014. Il est vrai aussi que c’est l’armée syrienne qui a battu ce même État islamique sans que personne ne salue cette victoire. La lecture « gentils contre méchants » était difficile à calquer sur cette situation, on a préféré la taire. Était-ce trop difficile de reconnaître que cette armée tant critiquée pouvait également remporter de légitimes victoires ? Sans doute, et tant pis pour l’honnêteté.
100 000 civils pourtant, 100 000 vies qui semblaient ne pas compter. Ils étaient depuis trois ans encerclés par les combattants du groupe terroriste, et ravitaillés par voie aérienne grâce aux armées syrienne et russe. Ils viennent d’être libérés par l’armée syrienne eux aussi, de toute évidence. Ceux qui refusent l’emploi de ces mots refusent tout simplement la réalité.
Les Syriens ont toujours habité majoritairement dans les zones contrôlées par l’armée syrienne pendant cette guerre, il faut le rappeler. Les écouter revenait donc à écouter la majorité. Trop de journalistes ont pourtant préféré donner la parole à l’opposition, minoritaire et exclusivement sunnite, tout en rêvant de démocratie et de multiculturalisme. Six ans plus tard, l’incohérence n’a toujours pas été reconnue. Comme dans tant d’autres confits, l’idéologie a servi de grille de lecture aux uns tandis que les autres menaient une politique exclusivement guidée par leurs intérêts. Comme dans tant d’autres confits, les civils sont morts par milliers sans que ceux qui prétendaient les défendre ne les écoutent jamais. Comme dans tant d’autres confits, « la première victime reste la vérité », répète inlassablement l’archevêque d’Alep.





