Ah, l’été à Paris ! L’indolence et le doux abrutissement qui torréfient les âmes, mollusquent les chairs ! Ah les femmes alanguies, gourmées de chaleur, avec leurs gorges encore pâles que des ombrelles gardent au secret… Ah ces nymphes lestées de livres d’occasion croisées à l’écliptique des géants de la Fontaine Médicis… Ah, ces jeunes femmes presque uniquement vêtues de cordelettes et qui exposent à la cruauté d’Hélios un corps parfaitement conscient de sa dive et pleine nubilité ! Sans parler de cette créature en minishort, qui toise du haut de sa carrosserie longiligne une cour affamée de salarymen en bras de chemise, prêts à lui mordre les jarrets à la moindre éclipse, au moindre crash de la station Mir… C’est sûr, pas très inclusif, ce soleil, tout le monde n’a pas les mêmes chances dans une telle lumière de vestiaire…
39 degrés celsius… et donc ?
Vous vous souvenez, quand c’était encore permis de trouver ça agréable, la chaleur ? D’aimer ce dôme micro-ondesque qui repose quelques jours sur Pantruche, couvercle filtrant à peine les ultraviolets, les rayons X ou gamma, d’aimer cet été obèse qui souffle sur l’asphalte gauchi ses braises et sa poussière de crack, Éole couperosé tenant à deux mains sa panse flic-floquante de rosé-piscine ? Vous vous souvenez de l’époque où l’on avait encore le droit de ne pas politiser la chaleur ? L’époque où l’on suivait René Fallet de terrasse en terrasse, puis sur la poêle à frire du Luxembourg (« cerné par les potiches de la fécondité », dira-t-il, amer, dans L’Amour Baroque), l’époque où l’on coursait Céline et Julie, les deux Armides de Rivette jusqu’au 7 bis rue du Nadir aux Pommes… enfin, bref, l’époque où l’on pouvait trouver belle cette façon dont le ciel frémit, comme un nuage de lait à la surface d’une eau bouillante ; belle cette façon qu’a la ville de ne plus jamais dormir, brasillante ici et là en ses flaques d’insomnie… Aujourd’hui, il faut se lamenter, aboyer avec le reste de la meute contre la Constellation du Chien, celle qui nous force à climatiser en masse, au grand dam des Tondelier… Aujourd’hui, on n’a plus le droit de trouver poétique cet arrêt subi des choses, saisies dans un éclair de chaleur, cet effarement des regards, ni la valse des corps dans les fumigations des brumisateurs…
Pourtant, Paris-sur-Canicule a une autre qualité, et pas des moindres : les rues y sont plus désertes que d’habitude. Les colonies de plancton chinois regagnent la fraîcheur de leurs aquariums rue de Rivoli, les murènes mexicaines et leurs silures de maris vont regagner benoîtement leurs anfractuosités dans les plis de la cité aéroportuaire, bien au-delà du périph, derrière les échangeurs qui ronronnent. Alors on flâne, on pense aux journalistes de Libération qui ulcèrent dans leurs open spaces amidonnés – mais contre qui ils aboient, au fond, ces roquets de la République ? Ce qu’ils détestent, c’est pas tant le gouvernement qui dicte leurs papiers avec la bénédiction du GIEC, mais plutôt le petit peuple qui oserait prendre du plaisir, alors qu’on devrait tous porter le deuil en chœur des climats tempérés ! Eh bien non, petit gecko myope perché sur ta tour de cristal, je ne porterai aucun deuil, au contraire, j’accompagne avec gourmandise ces grappes de femmes levantines, talonnées et hautes en jambes, protégées par des paréos transparents qui flottent dans la lumière blanche, une pure vision d’Arrakis, frère ! Au contraire, je me glisse comme un lézard sur ces trottoirs craquelés où la chaleur fait fuir même les blattes, de gros machins cuivrés qui vont aller téter ailleurs les gougouttes de l’enfer…
La Seine métastasée
L’enfer, puisqu’on en parle, ressemble à une structure gonflable qui aurait poussé comme une grappe de métastases sur le Pont-Neuf, à une encablure de là où le pauvre Jacques de Molay, qui n’en demandait pas tant, a été écartelé pour avoir fait un peu trop d’ombre à un peu trop de monde. Non, ce machin n’est pas une extension du Club Mickey, c’est la dernière installation de « JR », le Grand Empaqueteur. Installation qui s’est pathétiquement dégonflée quelques jours après son inauguration, au point que des cordistes ont dû remettre sur pied ce tube digestif grisâtre censé nous rappeler la caverne de Platon. Pauvre Platon. Pauvres cavernes. Pauvres cordistes, condamnés à rebondir comme des boules de flipper sur cette chose molle et longue.
Je me glisse avec quelques touristes, peu nombreux, dans le boyau de plastique – à sens unique, en plus, tant pis pour les beaufs de la rive droite. À l’intérieur, une boomeuse toutes options interroge Chat GPT sur le mythe de la Caverne. « Vous ne connaissiez pas Platon ? », que je demande, en guise de préliminaire, juste pour voir sa petite bouche de pharmacienne à la retraite, ridée comme un cul de poulpe, se tordre d’indignation. Les autres touristes sont du même acabit : on leur a dit que c’était une œuvre, alors ils cherchent l’œuvre. Ils demandent à leurs assistants vocaux pour s’assurer qu’ils n’ont pas fait fausse route. Il faut dire qu’il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. À part un vague vrombissement produit par des enceintes cachées – il paraît que la musique a été composée par l’ignoble Thomas Bangalter en personne, au vu du résultat le mec a dû mettre littéralement UNE MINUTE à produire cette bouse sur Cubase. Même pas des petits symboles cryptiques sur les parois, même pas d’easter eggs pour faire grincer les dents des complotistes, rien. JR, c’est le BEN de l’emballage, c’est le niveau France Télé de l’art contemporain.
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Deux lesbiennes couvertes de tatouages (des succubes et des églises en flammes, on dirait mes cahiers de brouillon en 5e) me disent qu’elles viennent du Texas et qu’elles admirent le travail de JR mais qu’elles sont quand même « assez déçues ». Elles trouvent que cette installation n’apporte finalement pas grand-chose au paysage urbain, alors que c’est le but d’une installation, non ? Déformer la vision, interroger la place de l’homme dans l’espace, provoquer la pulsion scopique, enfin toutes ces conneries que les universitaires babillent dans les catalogues d’exposition pour justifier aux yeux du monde le fait que des spécialistes du racket rançonnent cycliquement les institutions pour humilier les capitales européennes… Est-ce que moi, je vais monter un dossier pour faire poser un étron géant sur la coiffe de la Statue de la Liberté ?
De l’Ancien Monde, nous ferons des colis Amazon
À partir de quel moment les artistes se sont mis à empaqueter les monuments ? Comme pour effacer toute trace de civilisation et accompagner la grande invisibilisation de l’Ancien Monde, pour accompagner cette avant-garde qui n’est jamais que l’arrière-cuisine du capital, cette vaste entreprise de blanchiment d’argent qu’est l’art contemporain, célébré partout, aimé nulle part ? À partir de quel moment les grandes villes du monde civilisé ont-elles plié l’échine face aux caprices de quelques arrivistes fraîchement diplômés de leur école d’art, là où on n’apprend plus depuis longtemps ni à dessiner, ni à graver ni à peindre, mais bien à instaurer un dialogue discontinu entre la corporéité patriarcale de l’architecture urbaine et le souci du collectif des ethnies proto-lesbiennes d’Afrique australe ? À partir de quel moment a-t-on donné de l’argent public à ces sinistres individus pour qu’ils réalisent grandeur nature leurs petites blagues potaches ? Et si on mettait une capote sur la Concorde ?!?! Hehehoho. Et si on recouvrait le Pont Alexandre III avec de la mousse expansive, un peu comme ces potes qu’on peinturlure pendant leur coma éthylique quand on a 15 ans ?
C’est comme si l’Occident était devenu le playground d’une bande d’adolescents avinés aux crédits inépuisables, soutenus par ces fameuses fondations qui n’aiment rien tant que de soutenir du néant diffracté en particules de non-sens. Heureusement, nous dit-on à la mairie, pas un euro d’argent public n’a été mis dans ce truc… tout est un pur montage financier, dans la grande tradition des îles Caïman. Enfin bon, l’hôtel de Ville a quand même dû investir quelques kopecks pour sécuriser le quartier, installer des barrières, protéger cette ridicule guérite où un saisonnier est chargé de vendre les monographies de JR, un flingue sur la tempe…
Maquettes de maquettes et arnaques sans fin
« Ce qu’il y a de bien, avec l’art contemporain, ce n’est pas qu’il ne vous réserve jamais aucune bonne surprise, c’est qu’il ne vous en réserve même pas de mauvaises », disait Philippe Muray. Rien n’est plus vrai : quand on regarde le colon gonflable de JR, le colon gonflable de JR regarde en vous. Et entre les deux, c’est comme un dialogue de flatulences qui s’installe. L’art officiel est convenu même dans sa laideur, paresseux dans son vrai-faux gigantisme.
À l’intérieur, c’est l’avènement d’une chimère parfaite : le touriste-critique d’art. Du touriste, il aura l’œil éteint, la bouche torve et le sac-banane de rigueur, sans oublier le smartphone sur lequel il notera scrupuleusement tout ce qu’il voit, à l’usage de ces sites participatifs où l’on s’échange bons plans et coups de gueule. De l’amateur éclairé, il aura la morgue stupéfiante, cette assurance de faire partie d’une jet-set mondiale, celle des pécores en tongs Balenciaga pour qui Miss Tick est le summum du street art et Lovecraft un genre de bateau à moteur. Le touriste-critique d’art, ultime chimère du Capital, parfaitement nécessaire puisque c’est lui qui dévalise les boutiques de musées et laisse dans son sillage une traînée sans fin de magnets Basquiat. D’ailleurs, c’est sa présence même qui fait de l’œuvre d’art une œuvre d’art. Sans le touriste-amateur d’art, la structure gonflable de JR ne serait jamais qu’une chambre à air de chantier.
Un peu plus loin, le Grand Palais lui aussi a « pris des airs de fête » ou « ses quartiers d’été » – n’importe lequel de ces mantras festivo-républicains fera bien l’affaire. Heureux hasard du calendrier, je suis invité au vernissage d’une exposition. Un certain Leandro Erlich, argentin et « artiste de génie » me souffle à l’oreille une curatrice italienne, montée sur vérins et joues déjà rosies par le Valpolicella. La grande salle a été transformée en une gigantesque lounge room où le gotha fait mine de s’amuser, pendant qu’une sorte d’éphèbe-DJ patibulaire fait mousser sur les enceintes un son typique de défilés de mode – une techno inoffensive qu’on croirait conçue en direct par une IA serbe en mal de bande-passante. Comme JR, Erlich s’est fait une spécialité des installations ; comme JR, son bureau c’est le monde et il sautille de capitale en capitale, porté par la reconnaissance des mécènes et par les zozotements d’Art Press. Rien n’a changé depuis le Palais de Tokyo, me dis-je, face à cette exposition qui s’arrête là où commence son propre chantier – ici et là des portes coupe-feu nous indiquent que l’expo a pris du retard, des œuvres encore empaquetées attendent sagement. À moins, évidemment, qu’elles ne soient conçues comme des paquets d’elles-mêmes… Une salle est entièrement consacrée aux installations urbaines d’Erlich. Sauf qu’elles sont monumentales, on n’en verra que des maquettes exposées sous cloche. « Quel intérêt d’exposer des maquettes d’installations ? », je demande à l’Italienne avec une candeur rouée. Elle me regarde comme si je venais de poser une pêche sur la Joconde en personne.
Décidément, je ne comprends rien.




