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4AD : une légende britannique

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Publié le

22 novembre 2022

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Allia publie A contre-courant, une somme fascinante sur le label anglais 4AD et l’avant-garde rock indé des années 80. Un bijou pour initiés.

Le punk eut bien des vertus : par sa sauvagerie, il permit d’abord de déblayer la scène rock ; il offrit ensuite à ses adeptes l’occasion de passer de l’invective au bilan existentiel, du « Fuck off ! » systématique au constat final : « I’m fucked ». Ce sentiment d’être foutu, du moins en marge, Ivo Watts-Russell l’éprouva assez tôt : dernier des huit enfants d’une famille aristocratique déclassée, il grandit dans une ferme du Northamptonshire. À la fin des années 70, il gagna Londres pour travailler chez un disquaire et créa son label, 4AD, aujourd’hui légendaire.

Ce jeune homme énigmatique et introverti, un peu vieux-jeu, était doté d’un instinct artistique exceptionnel

Ce jeune homme énigmatique et introverti, un peu vieux-jeu, était doté d’un instinct artistique exceptionnel : en quelques années, il signa les plus séminales formations de la décennie 80 : Birthday party, Bauhaus, Dead Can Dance, Cocteau Twins, This Mortal Coil (qui fit l’admiration de David Lynch), The Pixies, The Breeders, et lança, presque malgré lui, la new wave. Ce livre magnifique, véritable somme pour les initiés et fruit de sa rencontre avec le journaliste Martin Aston, retrace cette fascinante aventure.

De la rêverie fin de siècle au rêve capitaliste

La distance qui sépare 4AD du punk est de même nature que celle qui oppose l’esprit fin de siècle au naturalisme, le premier, au contraire du second, revendiquant l’art pour l’art, refusant les considérations sociales et politiques et montrant une prédilection pour les ambiances oniriques, sombres et décadentes par le choix d’une esthétique luxueuse, hermétique, intemporelle, voire antimoderne. Grâce à son designer Vaughan Oliver et son photographe Nigel Grierson, le label renoua l’alliance entre rock et création picturale, et se donna l’immodeste ambition de faire de chaque album une œuvre d’art. 4AD devint ainsi le label des « rêveurs définitifs » (Breton) de ceux qui, en leur for intérieur, ont pris congé de la vie quotidienne.

4AD devint ainsi le label des « rêveurs définitifs » (Breton) de ceux qui, en leur for intérieur, ont pris congé de la vie quotidienne.

Cette bienheureuse autarcie fut éphémère ; la popularité des Pixies, puis de Nirvana, amenèrent les majors à s’intéresser au rock « indépendant ». Elles le goberont aussi sec. À l’orée des années 90, Ivo connut quelques succès commerciaux mais peina à se renouveler. Il s’affilia à Warner, s’installa à Los Angeles – qu’il détesta – puis de « directeur artistique » se mua à son insu en homme d’affaires. À l’orée de l’âge mûr, convaincu d’avoir saccagé ses idéaux de jeunesse, il sombra dans la dépression, revendit en 1998 ses parts du label et s’exila dans le désert du Nouveau-Mexique, où Aston dix ans plus tard le retrouva pour écrire ce livre. L’évolution de son label ne fut pourtant pas un reniement : toute aventure collective, aussi intègre soit-elle, se heurte fatalement au capitalisme dont la vocation est de tout rentabiliser. Par la suite, les groupes « indépendants » ressemblèrent toujours davantage à des produits formatés.

Lire aussi : Les Sex Pistols, la meilleure arnaque du rock’n’roll

L’Angleterre notre mère

4AD fut comme le précipité de toutes les virtualités esthétiques d’une décennie, un miracle lié à un moment historique privilégié : quand les grandes maisons de disque ne s’intéressaient qu’aux groupes grand public, laissant dans l’ombre une myriade de petits labels, qui, rompus au « Do it yourself », purent expérimenter dans une précarité féconde. Ère d’intransigeance artistique également, pendant laquelle, pour la dernière fois, l’argent et le succès furent tenus pour suspects. L’histoire de ce label se confond avec celle du Royaume-Uni.

C’est le Royaume-Uni qui arracha la pop culture au divertissement de masse et sut parfois hisser ses créations au statut d’œuvres d’art authentiques

Ce livre ridiculise le cliché selon lequel la pop culture fut un vecteur d’américanisation : si 4AD connut une phase américaine, qui coïncida d’ailleurs avec sa déliquescence, on rappelle que c’est le Royaume-Uni qui arracha la pop culture au divertissement de masse et sut parfois hisser ses créations au statut d’œuvres d’art authentiques. Longtemps, tous les labels pionniers furent britanniques : 4AD bien sûr, mais aussi Factory, Mute, Rough trade, Warp, World Serpent, d’autres encore et qui, sans trop la brutaliser, firent d’une vieille nation couronnée un foyer d’avant-gardes. Albion, notre mère à tous.


A contre courant, l’épopée du label 4AD de Martin Aston
Allia, 832 p., 30 €

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