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[Cinéma] Saint Omer : petite morte

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29 novembre 2022

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Partie du documentaire, Alice Diop aborde sa première fiction en adaptant un fait divers sur un célèbre infanticide. Saint Omer, parfait accroche-breloques de festival, revisite le film de procès sous l’angle intersectionnel d’un récit cadenassé où vont témoigne race, classe et genre. Succès douteux assuré.
saint omer

Certains films se présentent tout armés, comme Athéna sortant de la tête de Zeus, lisses, impénétrables, presque incritiquables. Saint Omer est de ceux-là, qui retrace le procès d’un infanticide, celui d’Adélaïde, 15 mois, livrée par Fabienne Kabou, sa mère, à la montée des eaux en novembre 2013 sur la plage de Berck. Son procès qu’Alice Diop relate frontalement et dans le détail semble d’abord une plongée dans les profondeurs, tant l’accusée est fuyante et froide (Guslagie Malanda, parfaite), mais le biais choisi par cette documentariste pour sa première fiction, s’il explique partiellement la réception dithyrambique du film (deux Lions à Venise, le prix Jean Vigo, bientôt un Oscar ?), en pose aussi les limites.

Rama, une romancière enceinte, sénégalaise comme l’accusée, et aux rapports tout aussi distants avec sa mère, va suivre les audiences pour nourrir un livre, selon la fameuse jurisprudence Carrère (L’Adversaire sur l’affaire Romand, où Tintin chroniqueur judiciaire craignait la contagion mimétique et de zigouiller sa progéniture, brrr). Ce relais du spectateur permet à Diop de rabattre le monstrueux sur le quotidien, l’anodin, le (presque) ressenti par toutes. Et pour ce faire, elle dispose d’une arme secrète : l’intersectionnalité qui victimise Kabou –  nommée Coly dans le film –  selon la race (une Africaine seule en France), le sexe et l’âge (elle est en couple avec un sculpteur de 30 ans son aîné qui l’invisibilise), la classe (désocialisation d’une étudiante en échec), l’histoire familiale (froideur de la mère, rejet par le père). Les éléments à charge sont systématiquement ignorés – le mot « préméditation » n’est jamais prononcé – ou minorés : la discussion sur l’aspect culturel du meurtre et les allégations de Coly se déclarant maraboutée est recouverte par une polyphonie narquoise de chœurs féminins qui affiche clairement « Cause toujours … ». Une saillie post-coloniale d’une ancienne professeur fait tressaillir la salle et choir l’accusée sur sa chaise : le racisme, c’est l’horreur ; pas l’infanticide qui a ses raisons…

Une saillie post-coloniale d’une ancienne professeur fait tressaillir la salle et choir l’accusée sur sa chaise : le racisme, c’est l’horreur ; pas l’infanticide qui a ses raisons…

Il va sans dire que les nombreux gros plans sur le visage de Rama – le réflecteur « jamesien », simple témoin qui s’implique émotionnellement à mesure – disent tout ce qu’il y a à éprouver. Et pour le cas peu probable où l’on ne comprendrait rien, l’avocate fixe la caméra avant d’entamer sa plaidoirie d’où il ressort que chaque mère porte son enfant sa vie durant puisque quelques cellules de celui-ci, dites « chimériques », se sont disséminées en elle pendant la grossesse, et que, partant, toutes les femmes sont des « monstres terriblement humains ». Les visions de sa fille en prison rapportées par Coly vaudront pour des regrets, une mère est toujours une mère, CQFD. Quelques plans du public en larmes, et Diop n’a plus qu’à clore son film, non pas sur le jugement nié et écarté (Kabou a été condamné à 20 ans de réclusion), mais sur la fausse Ernaux qui fait la paix avec sa maman femme de ménage (warning : « transfuge de classe ») en l’écoutant dormir, bruits de respiration qui se prolongent sur un noir fœtal. La concorde de l’avant-vie efface tout, les meurtres aussi….

À ce point de lisibilité, on ne voit que l’annuaire. Le féminisme d’atmosphère a peut-être trouvé là son chef-d’œuvre, une démonstration qui fait mine de complexité – les dialogues finement écrits – pour opérer une retraite dans le gros sentiment primal. Car la raideur d’ensemble n’évoque pas la Justice, mais une fiction didactique à la Philippe Faucon. Rien ne bouge, à part la lumière du Nord sur les lambris ; Coly se camoufle devant eux, peau et robe de pareille couleur. Chaque audience s’accompagne d’un resserrement du cadre sur elle, paraphrasant presque un sous-titre de Depardon (Profils paysans : l’approche). Mais tout était déjà joué, dès les premiers plans, Coly de nuit menant sa fille à la mort / Rama qui se réveille en sueur…

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Saint Omer appartient à un genre secret et florissant, appelons-le le « Petite » film, pour reprendre un terme inoffensif qui apparaît souvent dans les titres. Le sens commun y est tordu et renvoyé à son inexistence car ne faisant plus sens et n’étant plus commun, l’anormal est présenté comme une norme nouvelle tout juste éclose. La confusion devient générale : entre sexes (Petite Fille de Sébastien Lifshitz), entre générations (Petite Maman de Céline Sciamma) entre attirances autorisées ou interdites (Petite Nature de Samuel Theis). Ou entre vivants et défunts, comme dans Saint Omer qui mériterait le titre alternatif de Petite morte, puisque l’enfant assassinée est encore présente dans sa mère. Un titre impossible quand on saisit l’homophonie criante de celui choisi par Diop : Saintes, ô mères. Seul le père falot et pathétique se soucie un peu du sujet écarté, l’enfant. L’excuse de minorité(s) au singulier se conjugue au pluriel. Femme, noire, mère, pauvre : innocente, forcément innocente, comme aurait pu dire Duras, citée dans le film. La meurtrière déchabrolisée, n’a plus son noyau dur de Mal, elle est fille de la sociologie. L’extrait du Médée de Pasolini que regarde Rama s’arrête à la lune, fixée par la Callas avant de tuer ses fils, évoquée par l’accusée comme un grand projecteur braqué sur elle. Le coupable est à chercher dans les cieux : toutes vous le diront, ces sorcières au pied d’argile quand il le faut. 

« Petite » film ou « femme puissante », il faut pourtant choisir. En son temps, Pauline Kael qualifia La Couleur pourpre (Steven Spielberg) de « premier film de Walt Disney sur l’inceste ». La réussite tout à fait discutable de Saint Omer est qu’Alice Diop signe avec lui le premier film-doudou sur l’infanticide.


Saint Omer (2h02) d’Alice Diop avec Kayije Kagame, Guslagie Malanda, Valérie Dréville, en salles depuis le 23 novembre

Saint Omer : Alice Diop, en salles depuis le 23 novembre

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