Le concert de Damasio s’articulait autour de la lecture d’un extrait de son roman Les Furtifs. Celui-ci narrait une émeute au cours de laquelle les habitants d’un Marseille privatisé reprenaient possession de leur ville. Malgré les belles compositions de Palo Alto, le spectacle versa rapidement dans la confusion. Nous comprîmes néanmoins que cette insurrection de néo- damnés de la terre était baroque et festive – une sorte de ballet où communiaient Marseillais de toutes origines, et que la violence des foules était belle et ludique (Damasio et ses amis ignorent sans doute que la révolution n’est pas un dîner de gala, ni ne savent, comme l’écrivait Baudelaire, qu’« elle a pour corollaire le massacre des innocents »).
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Le grotesque l’emporta pour de bon à la dernière demi-heure : Damasio, boudiné dans un T-shirt frappé du slogan No god, no master, sa belle âme en bandoulière, déclama ses poèmes, assénant harangues pour sommets altermondialistes et déplorations mièvres (« Je vis dans un monde où orange n’est plus le nom d’un fruit, mais d’un forfait ! ») Une performance univoque et manichéenne, lourde comme du Victor Hugo slamé, sans que jamais n’affleure le moindre propos ambigu, paradoxal, sceptique ou désabusé. Mais un Damasio détrompé serait-il possible ? À son éternel sourire réjoui, à ses manières débonnaires et poisseuses, on devine que non, ce qui est peut-être une forme moderne de la damnation. Ce soir-là, malgré son talent, le romancier a prouvé que soumettre une œuvre au discours militant la ruinait sans remède. C’est que l’art ne vise pas à inciter à l’action, mais à nous révéler des abîmes.
Laibach : Damasio pour les adultes
Les abîmes, Laibach les côtoie depuis quarante ans. Son art de jouer avec l’esthétique politique afin de mettre à jour les virtualités totalitaires des démocraties est consommé, ce qui en fait un chef-d’œuvre de perversion, capable dans un même mouvement de provoquer l’enthousiasme et l’effroi chez l’auditeur. Laibach est une « interrogation machine » dont le but affiché est de susciter des questions sans jamais apporter la moindre réponse, et l’intention secrète de nous révéler notre complicité ontologique avec le Mal (un art chrétien en quelque sorte d’où, peut-être, son choix de la croix de Malevitch pour emblème).
Les deux concerts rappellent une évidence : la politique est un prédateur pour l’art
Lors de ce concert au Cabaret sauvage, Laibach a prouvé qu’il conservait intact son goût pour la violence organisée, son sens de l’humour noir et sa sensualité (même si, sur ce dernier point, l’absence de Mina Spiler nous laisse inconsolable). Le concert, dans une première partie orientée space rock esquissa un parallèle génial entre conquête de l’ouest et celle de l’espace, notre nouvelle frontière. La suite fit songer à une surprise-party dans un complexe industriel désaffecté, nous laissant l’impression tenace d’avoir dansé parmi les ruines du futur.
Ces deux concerts rappellent une évidence : la politique est un prédateur pour l’art. En bon puceau de l’histoire, Damasio l’ignore ; sa prestation fut donc mise en pièces par le monstre ; Laibach, né sous l’ère communiste, le sait, et le chevauche avec panache.





