Skip to content

[Portrait] Ophélie Roque : beauté glaçante

Par

Publié le

26 juin 2023

Partage

Peintre et poète, Ophélie Roque publiait récemment Black Mesa, un roman rude et aride sur la relation impossible entre un fils et son père. Portrait d’une romancière aux mille vies.
Roque©Benjamin de Diesbach

Elle est poète et peintre. C’est pareil. C’est aussi amusant, puisque c’est un roman qu’elle a écrit. Un roman rude et aride, à l’image du désert du Sonora, à cheval sur la Californie et l’Arizona, son décor comme son personnage principal. Un roman des abysses où l’âme s’étiole, où la vie se comprime aux dimensions d’une chambre de torture.

Lire aussi : [Portrait] Bendo : Partout les dessins du Ciel

Et pourtant son sourire, son sourire incessant qui s’accorde si bien à l’après-midi gorgé d’un bon soleil de mai où nous la retrouvons, sur les hauteurs de Montmartre, son quartier. S’il y a des auteurs qui ne ressemblent pas à leurs livres, Ophélie Roque est de leurs duchesses. « Le “je” ne m’intéresse pas en littérature » nous confie-t-elle entre deux gloussements à nos pitreries. « J’écris peut-être des choses sombres pour pouvoir vivre dans la lumière. » Elle continue en plaisantant, pour changer : « Plutôt que de devenir une meuf cheloue qui s’habille en gothique et qui déambule un peu bizarrement dans la rue », elle a décidé de sublimer son chagrin par les mots. Parce que la tragédie n’a pas attendu pour faire effraction dans sa vie, avec le décès de son père alors qu’elle n’avait que trois ans. À cinq, elle a déjà conscience que son corps pourrit quelque part sous la terre. Forcément, ça laisse quelques traces dans l’imaginaire. Dans son roman il y a la mort, et aussi le silence. Ça, ça vient du grand-père paternel, qu’elle a connu lui, paysan corrézien d’un autre temps : « À quatorze heures, je partais de son verger où il contemplait ses arbres. À dix-neuf, je revenais et il n’avait pas bougé, pas dit un mot. » Le patriarche inspire encore une frayeur sourde à ses enfants, dont il a mutilé la jeunesse d’une violence parfois terrible. Et pourtant, dans les nuits d’après les passages à tabac, il hurlait les noms de ses victimes dans son sommeil, « bourrelé de remords ». Black Mesa, c’est le titre du roman d’Ophélie, c’est aussi l’histoire de la relation impossible entre un fils et son père, de cet invincible silence entre les hommes que ne remplissent que les coups.


Que cette existence soit insensée et chaotique, elle en a fait son affaire et s’en défend d’ailleurs fort bien

Enfin ça, c’est la trame que la jeune femme a fini par construire, car à l’origine, Black Mesa était un poème en prose, qui narrait la déambulation dans Chicago d’un homme venant de perdre son doigt en travaillant aux grands abattoirs de la ville. On vous l’a dit, Ophélie est d’abord poète. Ses premiers vers, elle les écrit alors qu’elle est en hypokhâgne à Reims, à la fin des années 2000. Elle y excelle en littérature, en philosophie et en histoire, mais ses professeurs d’espagnol et de latin ne l’ont pas vue de l’année. Pas exactement écrasée par la pression, notre demoiselle prend des cafés avec ses profs après les cours, elle ne passe même pas les concours : « Ça, j’en avais rien à foutre. J’étais là pour le plaisir. » Ensuite elle étudie à l’école du Louvre, puis en histoire de l’art, puis dans l’édition. Elle finit par travailler au musée Rodin, ensuite en maison de vente. Mais comme elle n’a pas fait de droit, elle ne sera jamais commissaire-priseur. Et puis dans le milieu, les mœurs sont pour le moins libérales : « Si j’avais dû lancer l’alerte à chaque fois que quelqu’un a eu un geste déplacé envers moi… j’en avais ras le bol d’être toujours sur la défensive. »

Alors elle est partie, et on s’étonne un peu que celle qui avait traversé sa khâgne sur le zinc se dirige vers le sérieux de l’Éducation nationale, même si la discipline, le français, est plus compréhensible. « Je fais ce métier pour l’impertinence » glisse-t-elle comme on révèle un secret. « J’ai l’humour d’un enfant de douze ans » continue-t-elle, avant de reprocher aux adultes toutes les espiègleries qu’on ne peut s’autoriser en leur compagnie. La conversation claire et vive de notre portraiturée revient presque toujours vers les péripéties de ses collégiens, qu’elle conte avec ce mélange de raillerie et de tendresse que connaissent tous les grands frères du monde.

Lire aussi : [Portrait] Victoria Nguyen : les mots de Hurle-Vent

Oui, Ophélie Roque sautille sur l’existence derrière ses lunettes rondes et son éternel sourire amusé. Que cette existence soit insensée et chaotique, elle en a fait son affaire et s’en défend d’ailleurs fort bien en lui lançant des rires à la figure depuis les terrasses de Montmartre. Entre-temps, elle peint des toiles qu’elle appelle roman, puisque son coup de pinceau est consternant. En littérature, notre romancière n’est pas du côté de la psychologie, de l’explication, du sens. Elle se contrefiche de la profondeur, son œuvre est un os, pour citer le plus grand styliste de langue française qui s’appelle Paul Morand. Comme l’homme pressé, le parti de notre petite fausse blonde est celui de l’esthétique pure, puisque le monde n’a rien d’autre à offrir que sa beauté, fut-elle une beauté glaçante.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest