En 1996, à vingt-six ans à peine, Juan Manuel de Prada faisait une entrée fracassante sur la scène littéraire espagnole avec Les masques du héros, monumentale fresque de plus de 600 pages sur la bohème madrilène du début du XXe siècle jusqu’à la guerre civile. Un texte salué par ses pairs, Arturo Pérez-Reverte en tête, comme le « meilleur roman espagnol des vingt dernières années». L’année suivante, il obtient le prestigieux prix Planeta pour La tempête, roman encore plus baroque et foisonnant que le précédent, jonglant avec tous les styles (feuilleton, roman philosophique, etc). Prada est alors considéré par le New Yorker comme l’un des six écrivains européens de moins de trente-cinq ans les plus importants. L’Espagnol enchaîne depuis les romans – et défraye la chronique dans ses tribunes pour le journal ABC et son supplément hebdomadaire XLSemanal.
Ainsi, ce génie romanesque à l’imaginaire et au style baroques s’est avéré depuis quelques décennies un fervent défenseur de la pensée classique, et même un « traditionaliste » revendiqué. Si littérairement il poursuit une tradition hispanique trop longtemps restée ignorée sous nos latitudes, Prada se situe philosophiquement et politiquement dans la continuité du courant « carliste », autre façon espagnole de défendre la tradition chrétienne et monarchiste.
Antilibéralisme de droite
Le carlisme en France n’a guère existé sous ce terme si ce n’est de manière épisodique au XIXe – les partisans de Charles X –, et de manière plus permanente dans le courant légitimiste. Celui-ci et celui-là ont pour caractéristique commune, aujourd’hui oubliée, d’avoir été les premières oppositions non-jacobines au libéralisme.
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La particularité du carlisme espagnol demeure toutefois sa permanence tout au long des XIX et XX siècles, notamment par son implantation (au Pays basque, en Navarre et en Catalogne principalement) dûe à son orientation régionaliste pour la défense des privilèges locaux (fors) hérités de la monarchie, et par les différents soulèvements qui en firent l’un des principaux protagonistes de l’histoire espagnole contemporaine. Selon l’historien Jordi Canal, pendant les six décennies centrales du XIXe siècle, le carlisme réussit à mobiliser des milliers d’hommes et à impliquer autant de familles, en provoquant, dans son affrontement permanent avec le libéralisme, deux authentiques guerres civiles – appelées première et deuxième guerres carlistes (1833-1840 et 1872-1876). L’historien britannique Martin Blinkhorn, dans la préface du livre qu’il consacra à l’étude du carlisme durant la Deuxième République (Carlismo y contrarrevolución en España 1931-1939), en fit une des curiosités de l’histoire européenne contemporaine, en remarquant qu’il fut – et c’est une particularité – un mouvement légitimiste de masses sans équivalences strictes à l’étranger. Autre originalité en Europe, ce mouvement contre-révolutionnaire fut socialement hétérogène et transcenda les différentes classes sociales.
Il n’est pas question ici de (re)faire l’histoire passionnante du carlisme, mais de comprendre la singularité des positions de Juan Manuel de Prada dans le paysage intellectuel conservateur européen et même espagnol. Ses derniers ouvrages non-romanesques publiés suffisent à le comprendre, pour ceux qui lisent le castillan, car ceux-ci ont hélas été très peu traduits en français. La plupart sont des recueils de ses chroniques dans le vieux quotidien conservateur, catholique et monarchiste ABC, jouissant toujours d’une grande influence et diffusion en Espagne. Dans ses Lettres du neveu au diable (Cartas del sobrino a su diablo, 2020), chronique satirique de la crise sanitaire en hommage non dissimulé à C. S. Lewis (The Screwtape Letters, Tactique du diable en français), il montre comment celle-ci a permis de démasquer ce « diable » jusqu’alors vêtu d’Arlequin. S’il y est surtout question des conséquences de la crise du coronavirus en Espagne, ces lettres révèlent le laboratoire d’ingénierie so- ciale, mentale et morale qu’est devenue la péninsule sous la « gouvernance » socialiste et wokiste de l’alliance PSOE-Podemos – alliance dont on a récemment vu le rejet dans les urnes lors des élections municipales et régionales.
Ce nouvel exégète des lieux communs postmodernes tient du Philippe Muray porté par la foi catholique et l’ironie voltairienne
Entre Chesterton et Philippe Muray
En 2021, dans Una biblioteca en el oasis (traduit en français : La Divine bibliothèque, Magnificat), Prada explore les liens entre les écrivains et Dieu, depuis le Siècle d’Or espagnol (Cervantès, Calderón de la Barca) jusqu’aux contemporains (Fabrice Hadjadj) en passant par Bloy, Bernanos, Chesterton, Thibon ou Papini, autant d’auteurs dont l’œuvre est marquée par la métaphysique chrétienne et la doctrine sociale de l’Église.
C’est d’ailleurs ce qui ressort de son dernier essai paru en Espagne sous un titre qui pourrait se traduire littéralement par Un amendement à la totalité : la pensée traditionnelle contre les idéologies modernes (Una enmienda a la totalidad, 2021). Dans la préface à ces dernières chroniques du monde comme il ne va pas, Prada confesse le tournant – pour ne pas dire la conversion puisqu’il était déjà baptisé – que fut pour lui la lecture de Leonardo Castellani dans le passage d’une période qu’il nomme «catholique pompier» à un catholicisme traditionnel pour ne pas dire traditionaliste et, il faut bien l’avouer maintenant, militant, apologétique plus exactement. La découverte de ce sacerdote argentin qui traversa la presque totalité du XXe siècle (1899-1981), auteur de romans, contes, poèmes et essais restés ignorés en Europe mais très influents dans le monde catholique latino-américain (on doit cependant à Pierre-Guillaume de Roux l’édition de textes choisis en français sous le titre Le verbe dans le sang, et aux éditions Artège La vérité ou le néant, par le même excellent traducteur Érick Audouard) a transformé Prada, de romancier baroque en publiciste catholique pourfendeur des idoles contemporaines. Ce nouvel exégète des lieux communs postmodernes tient du Philippe Muray porté par la foi catholique et l’ironie voltairienne.
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Aucune des déviances de notre époque ne lui échappe. Et si ces chroniques restent ancrées dans l’actualité politique et sociale de l’Espagne récente, elles n’en demeurent pas moins édifiantes pour le lecteur français tant nos voisins transpyrénéens expérimentent malheureusement et à leurs dépens tous les délires du libéralisme, du capitalisme, du socialisme, de l’indépendantisme, de l’écologisme, du féminisme, du transgenrisme, etc. Bref, non plus seulement tous ces « -ismes » des « vertus chrétiennes devenues folles » selon la formule bien connue de Chesterton dont Prada se revendique (avec Hilaire Belloc, saint Thomas d’Aquin et le Colombien Nicolás Gómez Dávila), mais plus encore des idées modernes devenues démentes… et puissantes. Qu’importe toutefois le pouvoir de ces moulins à vent du temps présent : ainsi que le conclut Juan Manuel de Prada dans l’épilogue de cet ouvrage et dans la lignée des grands intellectuels espagnols, Miguel de Unamuno en tête, « la philosophie don-quichottesque consiste à lutter contre l’esprit de son époque, même sans espoir de victoire ». Voici bien résumé l’esprit de la vieille Europe païenne et chrétienne qui persiste en Espagne par-delà les désastres.





