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Nicolas Chemla : « Il n’est de vraie littérature que spirite »

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Publié le

25 septembre 2023

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Un Américain de Paris, dans son appartement où se déroulèrent des messes noires, tient son journal et accueille un chat. Il lit Huysmans, fréquente les sites gays. Tout s’emballe… Ambiance fin de siècle et désirs obscurs : voici L’Abîme, de Nicolas Chemla, sans doute le roman le plus original de la rentrée. Conversation avec l’auteur.
BDB

D’où part un roman comme L’Abîme ?

D’abord, de mon chat. À une époque, je passais des heures à le regarder. J’ai pensé que ce serait un défi amusant : écrire un roman sur un type qui devient fou, ensorcelé par son chat. Ensuite, mon appart’, sa vibration étrange que je ressens depuis vingt-cinq ans, cet immeuble où il s’est passé tant de choses, et la découverte de l’histoire occulte du quartier, la Librairie du Merveilleux qui se tenait là même où j’habite, les séances de spiritisme auxquelles Huysmans est venu assister…

Justement, quel est votre rapport à Huysmans, figure centrale dans le récit ?

Au lycée, En rade, À rebours, c’étaient des lectures « hors programme », subversives, qu’on se refilait presque sous le manteau… Il faut croire que je ne me suis jamais vraiment remis de Là-Bas, dont L’Abîme est directement inspiré. Mais c’est surtout comme magicien des mots que je l’ai redécouvert à l’âge adulte. Il est capable de vous envoûter complètement en décrivant sur cinq pages l’étal d’un poissonnier. Lovecraft aussi : The Whisperer in Darkness, The Lurking Fear, Charles Dexter Ward – c’est un styliste hors pair. Mais je lui préfère Machen, ou Blackwood : dans Les Saules, rien, ou presque, ne se passe, qu’un ensorcellement des mots.

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Outre Huysmans, le livre semble imprégné d’un fantastique fin de siècle, actualisé…

Comme au cinéma, le fantastique en littérature, c’est la tête chercheuse, mais aussi le lieu où elle exprime son plein potentiel, narratif et stylistique. Frankenstein, de Mary Shelley, qui inspirait déjà Monsieur Amérique, c’est un point de bascule, un roman-monstre qui annonce tous les romans à venir. Ou Jekyll & Hyde de Stevenson : une centaine de pages à peine qui semblent contenir l’entièreté de l’expérience humaine. Mais le rapport entre fantastique et littérature est bien plus profond : il n’est de vraie littérature que spirite. On fait revivre les morts, on entend des voix, on tisse l’étoffe des rêves… Écrire aujourd’hui sans comprendre cela, c’est manquer quelque chose d’absolument essentiel à la littérature.

Très fin de siècle aussi, le thème de l’occultisme… Vous passionne-t-il ?

J’aurais aimé croire aux fantômes, mais je n’en ai jamais croisé. Ce qui me passionne, c’est le frisson, le vertige face à la magie du monde, son mystère, qui, malgré tout, demeure irrésolu. Juif, j’ai grandi avec l’idée d’une magie du langage. Une lettre sur le front et le Golem prend vie. Mais la moitié de ma famille est catholique, et j’étais fasciné par cette imagerie, autant que par la force de l’histoire du Christ. Il
y a peut-être d’autres raisons plus biologiques : je suis né à minuit, le dernier jour de novembre. Petit, j’étais roux et allergique au soleil. J’étais naturellement attiré par la nuit. En d’autres siècles, j’aurais fini sur le bûcher.

On fait parfois un parallèle entre l’ambiance des années 1880 et celle de notre époque : sentiment d’une ère qui s’achève, d’un écroulement en cours…

C’est juste, à certains égards. La décennie 1880 est la plus innovante de l’Histoire, obsédée par la machine, la vitesse, le simulacre, les automates, la télécommunication, le capitalisme triomphant… Le monde entier tient dans la main, en un clic (de caméra) vous reproduisez le vivant. C’est galvanisant, et terrifiant.

Ce qui me passionne, c’est le frisson, le vertige face à la magie du monde, son mystère, qui, malgré tout, demeure irrésolu.

Nicolas Chemla

Il y a aussi un tiraillement dans le livre entre le côté fin de siècle et l’hypermodernité, représentée par la drague homosexuelle en ligne et la pornographie.

Je ne parlerais pas de tiraillement : L’Abîme est une « actualisation » de Là-Bas où le sexe, les orgies, les pratiques extrêmes sont omniprésents. Il y a un lien fondamental entre le fantastique et le désir, l’horreur et le sexe : le « continent noir », la part insondable, animale, qui menace toujours de nous submerger – l’ogre sous le lit, le monstre du placard, la sorcière au fond des bois, le croquemitaine, ce sont des figures éminemment sexuelles. Et ça va dans les deux sens : l’imagerie gay surjoue les diableries, depuis bien avant Mapplethorpe jusqu’à Lil Nas X, qui danse avec Satan dans ses clips. De plus, il y a un lien évident entre le fantastique et les troubles du genre, depuis Carmilla de Sheridan Le Fanu, l’un des premiers romans « lesbiens », jusqu’au dernier Bret Easton Ellis, grand roman de la duplicité et du désir terrifiant.

Formellement, le roman se présente comme un journal intime, écrit par un Américain à Paris…

La technique du journal s’est imposée naturellement, comme chez Lovecraft, ou dans Le Horla de Maupassant. Ça permet d’installer plus facilement le trouble, le mystère, et de conserver des zones d’ombre inexpliquées. Quant à l’origine du narrateur, c’est une question d’économie narrative. Il aurait fallu expliquer comment un Français, quadra, diplômé du supérieur, meurt ainsi dans l’indifférence générale. Là, c’est plus probable. Et puis ça permet aussi une forme d’étrangeté, un regard d’étranger sur ses contemporains.

Vous avez opté aussi pour un style naturel et moderne, loin des raffinements fin de siècle. Était-ce délibéré ?

Évidemment ! Ça n’aurait eu ni intérêt, ni justification d’écrire « à la manière de ». Le prologue donne un ton décadent, mais ce n’est pas gratuit : on décrit une façade d’époque, le vocabulaire a forcément cette couleur-là. Mais, dès la première page du journal, le style se fait plus actuel, ce qui n’empêche pas des échappées huysmansiennes, puisque c’est l’univers dans lequel se plonge l’auteur. Mais ça n’aurait eu aucun sens qu’il s’exprime ainsi tout du long.

Quand vous écrivez, vous êtes dans le contrôle, ou dans le lâcher-prise ?

L’économie narrative, la tenue du récit, c’est crucial. Je ne me lance jamais sans un plan préalable, très construit, comme un jeu de briques dont je m’autorise à déplacer quelques-unes à mesure que j’avance. Mais parfois, c’est là que la littérature est spirite, les personnages prennent vie sous vos yeux et changent de trajectoires.

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Le narrateur est très critique de la société qui l’entoure. Il l’appelle un enfer, parce que « le langage ne veut plus rien dire, et que la logique devient un truc obsolète de vieux connard dans mon genre »…

Le monde s’effondre, parce que le langage, qui tient le monde, s’effondre. La passion, l’indignation, le culte du ressenti et de l’opinion ont remplacé la raison, la logique, la science, l’expertise, qui sont perçues comme des lubies de vieux mâles blancs, barbus et ventripotents, qui ont mené le monde à sa perte. Les indigénistes et les universitaires décoloniaux qui les suivent revendiquent la barbarie. L’incohérence règne. Pas de cohérence, pas de cohésion, tout s’effondre.

Dans de telles conditions, croyez- vous à la possibilité de rester libres ?

La vraie question, c’est : l’avons-nous jamais été ? Et surtout : le souhaite-t-on vraiment ? La plupart des gens semblent fort bien s’accommoder d’un semblant de liberté, qui se résume à liker ou pas. C’est tellement plus agréable de se laisser guider par les algorithmes.


L’ABÎME, NICOLAS CHEMLA, Le Cherche Midi, 304 p., 21 €

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