Même sur le populisme, dont il s’est revendiqué expressément en 2010, les choses sont incertaines. À beaucoup d’égards, en effet, sa carrière politique a débuté dans des zones situées aux antipodes du populisme.
À Besançon, où il suit des études de lettres, il commence par rejoindre l’OCI (Organisation communiste internationaliste), un mouvement trotskiste-lambertiste qu’il dirigera dans cette ville de 1972 à 1976 : première rencontre avec la politique, sous les auspices de l’élitisme révolutionnaire. Passant ensuite au PS, où il restera plus de trente ans, il se situe à la gauche du parti, s’opposant aux tendances rocardiennes, créant la « gauche socialiste » avec Julien Dray en 1988 et claquant finalement la porte pour créer en 2008 le Parti de gauche.
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À l’époque, il développe un discours politico-philosophique où se combinent les thèses marxistes, les souvenirs glorieux de la révolution jacobine, le rationalisme humaniste des Lumières relayé par la franc-maçonnerie, à laquelle il appartient depuis 1983, et une tendance marquée au lyrisme utopique : « Il y a des gens comme moi qui n’ont jamais cessé de croire qu’on pouvait construire un paradis, ici et maintenant. » C’est l’époque où il n’hésite pas à saluer en Cuba, « le foyer qui maintient l’idée, le rêve éveillé de pouvoir construire quelque chose de différent, et qui continue à avancer, malgré tous les problèmes matériels auxquels elle est confrontée. Je félicite Cuba, sa résistance et les contributions qu’elle a faites à la science, à la culture, au sport et à l’histoire universelle » (Le Monde diplomatique, 5 juillet 2010). Et à pleurer la disparition d’Hugo Chávez : « Ce qu’est Chávez ne meurt jamais. C’est l’idéal inépuisable de l’espérance humaniste, de la révolution. » « Nous sommes le drapeau rouge et le rouge du drapeau » déclare-t-il encore place de la Bastille lors de la campagne présidentielle de 2012 : « Chaque matin qui se lève la lumière étend son domaine, la nuit se replie. Vienne le temps des cerises et des jours heureux ! »
Étranger au populisme dans son discours, Mélenchon l’est plus encore dans sa carrière: « Les leaders populistes, notent Mudde et Kaltwasser, doivent convaincre leurs partisans qu’ils n’appartiennent pas à l’élite (corrompue) et font partie du peuple (pur) ». C’est pourquoi il importe qu’ils apparaissent comme des outsiders. Or, Mélenchon ne l’est en rien. En 1989, treize ans après avoir quitté l’OCI, il est à la fois adjoint au maire de Massy, conseiller général de l’Essonne et sénateur. En 2000, il est simultanément président délégué du conseil général de l’Essonne et ministre délégué à l’enseignement professionnel dans le gouvernement Jospin.
Étranger au populisme dans son discours, Mélenchon l’est plus encore dans sa carrière: « Les leaders populistes, notent Mudde et Kaltwasser, doivent convaincre leurs partisans qu’ils n’appartiennent pas à l’élite (corrompue) et font partie du peuple (pur) ».
À l’époque, il est si parfaitement intégré au système qu’il se montre fort jaloux de défendre les privilèges du Parlement contre ceux qui prétendent rendre la parole au peuple en élargissant le champ du référendum. Ainsi, le 16 février 2005, au Sénat, il s’insurge contre la révision constitutionnelle instituant un référendum automatique en matière européenne : « Les représentants du peuple auraient-ils moins de légitimité que le peuple à s’exprimer ? En ce cas, […] que signifient nos assemblées et nos parlements ? » Même (énorme !) son de cloche à propos du référendum sur la constitution européenne : « Les Français devront se prononcer en matière d’organisation des pouvoirs publics européens, alors que, mes chers collègues, nous, parlementaires, éprouvons déjà les plus grandes difficultés à nous entendre et à être unanimes pour les comprendre […]. Le peuple français, quant à lui, n’est pas juriste, il n’a pas forcément la culture juridique qui fait parfois également défaut aux parlementaires que nous sommes […] je déplore seulement, mes chers collègues […] que nos compatriotes ne soient pas en état d’être réellement constituants. » Rendre la parole au peuple ? Et puis quoi encore ?
Pourtant, le fait est qu’un tournant populiste s’amorce, aboutissant à la création, en février 2016 de La France insoumise. Quant à la campagne électorale pour l’élection présidentielle de 2017, les ex-camarades de lutte de Jean-Luc, et notamment les post-trotskistes du NPA, y voient un « projet de réorientation populiste de la gauche française » : à ce propos, ils soulignent que dans son programme intitulé « L’avenir en commun », Mélenchon a tourné le dos « aux logiques de classe », affirmant désormais vouloir « rassembler le peuple », une catégorie particulièrement large dans laquelle il inclut les classes populaires, les classes moyennes, mais aussi les professions libérales et le petit patronat, en lui opposant deux ennemis. Le premier est qualifié de « caste », un terme qui dans le discours de France insoumise renvoie en général au monde médiatique et politique. Le second, aux contours encore plus flous, est désigné par le terme d’« oligarchie financière ».
Pourtant, le fait est qu’un tournant populiste s’amorce, aboutissant à la création, en février 2016 de La France insoumise.
À cette époque, le programme de Mélenchon renvoie aux présupposés populistes beaucoup plus qu’à l’orthodoxie trotskyste de sa jeunesse – notamment sur un plan institutionnel, avec la survalorisation d’un référendum naguère voué aux gémonies : le 8 janvier 2019, en pleine crise des Gilets jaunes, la proposition de loi constitutionnelle qu’il dépose ouvre un champ illimité au référendum et à l’initiative citoyenne, le fameux « RIC », allant jusqu’à promouvoir, modèle vénézuélien oblige, un mécanisme de référendum révocatoire s’étendant à l’ensemble des élus, nationaux et locaux. Elle prévoit en effet d’inscrire dans la Constitution un article 80 disposant que « le peuple a droit de révoquer ses représentants qu’il a élus ». « Ce droit de révocation, précise l’exposé des motifs, impose en particulier au président de la République une responsabilité permanente vis-à-vis du peuple, et confère au peuple un pouvoir de contrôle régulé et institutionnel du “garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités”. Ainsi, tout.e électeur.trice pourra voter en quiétude. Il saura disposer désormais d’un pouvoir de contrôle des présidents de la République qui se renient, trahissent leurs engagements et tournent casaque dès leur arrivée au pouvoir. » C’est vrai qu’il est mal de changer d’avis, Mélenchon en sait quelque chose. À l’époque, le virage populiste conduit Mélenchon et certains de ses proches conseillers, comme Djorje Kuzmanovic à aller, déclare ce dernier, « sur le terrain de l’antilibéralisme, de la souveraineté, du patriotisme, des valeurs qui peuvent d’ailleurs être éminemment de gauche ».
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Néanmoins, les sinuosités de l’histoire personnelle de Jean-Luc Mélenchon et son attention aux rapports de force internes laissent déjà deviner que, même sur ce plan, il n’est pas un partisan de la ligne claire. Ses positions ne sont jamais définitivement acquises : c’est ce que laisse entendre Kuzmanovic en démissionnant de La France insoumise fin novembre 2018… Dans son programme de 2022, Mélenchon réaffirme du reste l’importance du parlement, assume le recours à la démocratie participative et au tirage au sort, plaidant ainsi pour que l’Assemblée constituante chargée d’élaborer la constitution de la VIe République soit partiellement désignée par tirage au sort – ce qui, objectivement, constitue un nouveau recul de l’intervention populaire…





