Skip to content

Camarade, encore un effort pour critiquer vraiment le cinéma bourgeois ! 

Par

Publié le

30 juillet 2026

Partage

Un essai de Rob Grams, venu de l’extrême gauche, fait le point sur le regard bourgeois au cinéma. Parfois juste, généralement prévisible et grossier, le livre est parfaitement aveugle sur ses propres biais petits-bourgeois.
© New story

Inspiré du « male gaze » – le « regard masculin » de Laura Mulvey, le « bourgeois gaze » traduit ce biais sociologique qui fait que la grande majorité du cinéma mondial, tel Monsieur Jourdain causant en prose sans le savoir, suinte la bourgeoisie à l’insu de son plein gré. Si le « male gaze » supposait l’impensé du patriarcat dans les représentations cinématographiques, le « bourgeois gaze » traduirait celui du Capital. On pourrait se gausser de la multiplication des « gazes », pourtant Rob Grams, co-rédacteur en chef de la revue d’extrême gauche Frustration, se livre, dans cet essai inspiré par son article à succès, à quelques analyses frappées du bon sens. Oui, le cinéma français – notamment dans sa majorité « auteuriste » – parle et regarde du côté des CSP+ ; oui, Paris est bien plus filmé que la province ou les territoires ultra-marins ; oui, l’endogamie du milieu est étouffante et les techniciens, prolos du métier, déconsidérés. Mais tout ceci n’est pas non plus d’une originalité folle, et n’importe qui, mis en présence du commun de la production française, constatera que le néoréalisme est, au mieux, un rêve lointain et informulé.

La posture sociétale plutôt que le social concret

Sociologue de formation, Grams étudie les origines sociales des têtes d’affiche – acteurs et réalisateurs – et obtient des chiffres sans appel : 10% des cinéastes français ont des pères ouvriers et employés, tandis que 70% sont issus de familles CSP+, voire de la grande bourgeoisie. Les rares auteurs élevés hors du sérail sont « obligé(s) de rendre (leurs) films bourgeois-compatibles, pour pouvoir les produire et les diffuser ». On pourrait contresigner tout ceci, même l’absence criante de lutte des classes dans le cinéma français, mais Rob Grams, s’il parvient à nommer des biais globalement visibles à l’œil nu, n’aperçoit jamais les siens propres. L’intersectionnalité est pour lui l’alpha et l’oméga des nouvelles luttes, et il rate totalement le fait que la bourgeoisie d’État (« de gauche ») – pour se différencier de la bourgeoisie privée (« de droite ») – vote comme un seul homme pour un concept fumeux qui permet de repousser à plus tard la représentation du social au profit du sociétal. Grams a beau jeu de dénoncer le misérabilisme en embuscade dès que sont figurées les classes laborieuses, certains films qui, selon lui, échappent au « bourgeois gaze » laissent rêveurs. Les Dardenne, ayant sa faveur avec Rosetta (mettons) et l’atroce Deux jours, une nuit, ont pourtant développé, passée leur première Palme d’Or, un cinéma social-sadique parfaitement prévisible. Prenons les chiffres de production du Jeune Ahmed (2019) : le débutant Idir Ben Addi a été payé 18.000 euros, là où les deux scénaristes-réalisateurs-producteurs ont touché 1,5 million d’euros. L’écart montre ce qu’il en est vraiment du « regard social » des frères Dardenne. Ben Addi fut récompensé du Magritte du meilleur espoir masculin – l’équivalent belge des Césars – et… ne tourna plus jamais ! Un peu comme, chez nous, Abou Sangaré dans ce film-chemin de croix que Grams exempte trop facilement de tout regard bourgeois : L’Histoire de Souleymane (Boris Lojkine, 2024). Mécanicien sans-papiers célébré pour sa performance marquante, l’acteur amateur, couronné « meilleur espoir masculin », n’a, lui non plus, jamais retrouvé le chemin des plateaux. Quand une industrie prompte à adorer bruyamment les bons pauvres les remise tout aussi sec après usage, il faut nommer simplement ceci du patronage doublé de relents coloniaux. Mais Rob Grams préfère écrire le genre de billevesées qui suit : « Aujourd’hui, ce sont les mouvements antiraciste et féministe qui ont permis un certain renouvellement esthétique. » Admirons l’hésitant « certain » qui lui permet de ne pas argumenter et d’éviter les exemples. Pour aller vite, le co-rédac chef de Frustration réclame, pour lutter contre le cinéma bourgeois effectivement plombant et généralisé – Assayas, Attal, tout ce qu’on veut – le retour de la bonne vieille fiction de gauche.

Lire aussi : Festivals : stop ou encore ?

Le petit-bourgeois gaze

Malgré son simplisme prévisible Bourgeois gaze touche parfois juste sur les marqueurs de ce prétendu regard. Il faudrait d’ailleurs décliner le concept dans sa version de gauche, le « petit-bourgeois gaze ». Prenons le calamiteux Sauvons les meubles, premier film partiellement autobiographique de Catherine Cosme, sorti le mois dernier. Une photographe paumée (Vimala Pons) vient assister sa mère mourante et surendettée dans un village du Sud. Sujet grave tourné à la comédie pas drôle, motifs sérieux vidés de toute substance, le bourgeois gaze fonctionne ici dans sa variante petite-bourgeoise. Le surendettement est une idée vaseuse que Cosme ne veut surtout pas mettre en images (le mas où agonise la mama est plutôt charmant). Le népotisme s’exprime ici dans une version mineure puisque la nièce de l’héroïne est jouée par la propre fille de Cosme. Les hommes sont littéralement des lavettes (père artiste infichu de faire quoi que ce soit, frère dont on n’apprendra jamais la profession et qui suit les avis de sa sœur). Les femmes mourantes ou vives sont pour leur part puissantes, malgré les traumas (la pauvre Vimala a usé de son droit de cuissage pour foutre dans son lit son assistant blondouillard). Le petit-bourgeois gaze n’aime pas la hideur cruelle de la réalité, et la dernière scène est une sorte de rêve où tout le village fait la fête après la mort de la mère, comme un seul homo festivus à la Philippe Muray. Le film n’a pas coûté grand-chose et d’ailleurs il ne vaut rien. Si le bourgeois gaze dénoncé par Grams voit le monde avec le regard des dominants, le petit-bourgeois gaze simplifie l’expérience humaine pour parvenir à l’édifiant ou au doudou. Les contre-poisons aux deux existent, mais ils sont rares. Selon leurs classes et leurs goûts respectifs, le gros du public optera pour bourgeois ou petit-bourgeois gaze dans les productions que l’industrie lui réserve spécialement. Mais tout grand film choisit ses spectateurs, imperméable aux deux.

BOURGEOIS GAZE / LA DOMINATION DE CLASSE AU CINÉMA, ROB GRAMS, LES LIENS QUI LIBÈRENT 224 P., 15€

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest