On aurait presque fini par l’oublier mais il y a eu un Riad Sattouf avant L’Arabe du futur (2014- 2022), son œuvre monumentale retraçant la jeunesse de l’auteur dans la Syrie d’Havez el-Assad, il était là avant de devenir « la meilleure amie et la confidente » d’une enfant née en 2007 dans Les Cahiers d’Esther (2016-), il existait avant de découvrir Vincent Lacoste et avant de réaliser Les Beaux gosses (2009) et Jacky au royaume des filles (2014).
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S’il commence à publier en 2000 Petit verglas (2000-2002), série pour laquelle il n’est que le dessinateur (plutôt malhabile), c’est avec Les Pauvres aventures de Jérémie (2003) que Sattouf sera révélé, sinon au grand public, au moins aux lecteurs de bande dessinée devenue « branchée » pour une certaine presse, grâce au travail de maisons d’éditions telles que Cornelius ou L’Association ou d’auteurs comme Joann Sfar, Blutch ou Pierre La Police. Tous les thèmes qu’il développera au long des vingt années suivantes sont déjà en germes dès le premier tome, Les jolis pieds Florence : l’adolescence, la misère sexuelle des « jeunes urbains », l’abrutissement par le shit, le rap, le porno et les jeux vidéo, la disparition de la civilité et la violence quotidienne qui en découle.
Entre sitcom et autofiction
Les trois tomes de ces Pauvres aventures mettent en scène Jérémie Chibouz – avatar de Sattouf – un jeune homme travaillant dans une entreprise de jeux vidéo à Paris, malingre et timide, peu doué avec les filles, amateur de masturbation et ses deux amis : Jean-Jacques Moselle, un médiocre auteur de bande dessinée de science-fiction qui partage les préoccupations du héros et sa sœur Sandrine, une « fille de son temps » qui change de boulots comme d’amants. On songe aux sitcoms Seinfeld ou Friends mâtinées de Beigbeder ou de Houellebecq. Tout y serait désespérant et féroce si le dessin rond et expressif de Sattouf – héritage de ses années à l’école d’animation des Gobelins – et sa science du comique ne venaient alléger ces histoires dans lesquelles le vivre-ensemble est torpillé, le libéralisme sexuel brocardé, la banlieue triste, le travail ennuyeux.
On songe aux sitcoms Seinfeld ou Friends mâtinées de Beigbeder ou de Houellebecq.
Du jamais vu dans le monde « si sympa de la bédé ». Avec le troisième tome, Le Rêve de Jérémie (2005), Sattouf signe son chef-d’œuvre – jamais égalé depuis – tant pour le scénario que pour le graphisme. Jusque-là simplement efficace et encore en développement comme un ado qui mue, le dessin s’y fait élégant et constant grâce à l’emploi magistral des pleins et déliés que permet la plume (outil malheureusement remisé par l’auteur depuis, au profit de la triste tablette graphique). No Sex in New-York (2004) un récit autobiographique publié en feuilleton dans Libération ou l’enquête-gonzo Retour au Collège (2005) montrent la proximité que l’auteur entretien avec le héros des Pauvres aventures et révèlent que celles-ci peuvent-être lues comme des adaptations narquoises en bande dessinée du genre littéraire à la mode de l’époque : l’auto-fiction.
Pascal Brutal : ambiance fatale
« La France… Le futur… À travers les brumes impalpables des temps à venir, on ne distingue pas grand-chose… Si… Un bruit mou : des baskets Torsion 1992 battent le bitume… Une étincelle fugace dans le brouillard : une gourmette en argent, avec Pascal gravé dessus… La gourmette de… Pascal Brutal ! » ainsi est présenté en 2006 dans le magazine de bande dessinée Fluide Glacial l’autre personnage emblématique de Riad Sattouf, figure inversée de Jérémie Chibouz : Pascal Brutal. Jeune homme né de l’accouplement d’une teufeuse et d’un punk à chien, Pascal est ultraviolent, hypermusclé, hypersensible, pansexuel, évoluant dans une France post-apocalyptique. À la fois réminiscence des films américains des années 80 mettant en scène Van Damme, Stallone ou Schwarzenegger et prémonition de la société ensauvagée vers laquelle nous ne finissons pas de nous diriger, Pascal Brutal est plus qu’un défouloir hilarant, c’est une satire cruelle du chacun pour soi et du monde sans structures naturelles. Tout y est exagéré – comme gonflé aux stéroïdes – mais ramassé dans des épisodes très courts qui déploient des scènes de la vie du héros que le narrateur interpelle régulièrement dans le récitatif.
Observateur acide
Si pour Roland Barthes, Claire Brétecher était « le plus grand sociologue français » avec sa série Les Frustrés publiée dans Le Nouvel Observateur dans les années 70, il nous semble que ce qualificatif pourrait s’appliquer à Riad Sattouf pour sa Vie Secrète des jeunes publiée dans les colonnes de Charlie Hebdo entre 2004 et 2012, encore plus que dans les récents Cahiers d’Esther, publiés dans L’Obs. Ici, pas de bons mots comme dans Les Brèves de comptoir de Gourio qui font croire que derrière chaque ivrogne se cache un poète
qui s’ignore. Dans La Vie secrète des jeunes, ça hurle, ça s’insulte, ça parle mal, ça se gifle pour rien.
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La tension est permanente, la violence est partout dans ces saynètes en huit cases noir et blanc « vues et entendues pour de vrai » par l’auteur et qui offrent un pendant réaliste à Pascal Brutal. Les historiens du futur pourront se plonger dans la médiocrité dans laquelle les Français d’alors baignaient, le mal banal, la nocence (comme dirait Renaud Camus) dont nous ne sommes toujours pas sortis. Fait rare, l’auteur ne dénonce rien, n’a pas de message, ne tire pas les conclusions pour son lecteur et ne lui fait pas la morale : il ne fait que montrer, qu’il en soit conscient ou non, avec un pessimisme ricanant et un dessin impitoyable, la barbarisation de notre monde.





