Grégoire de Thoury est un « geek », selon le lexique de la culture populaire. D’autres collectionnent les figurines de Star Wars ou les posters de Taylor Swift, lui les croix éthiopiennes du XVIIIe et les lames du règne de Louis VI le Gros. Il a un cabinet de curiosités pour ça chez lui, où il entrepose ses trouvailles les plus chaudes au grand dam de sa chère épouse, « qui a un rapport beaucoup plus terre à terre aux objets ». Clairement pas le cas de notre portraituré, qui possède disons une légère tendance à l’emballement, à la volubilité : « Quand je prends le bâton de la parole, je ne le lâche pas facilement » – merci pour l’euphémisme. Le truc, c’est que t’es pas le genre de bavard qu’on a envie de passer par la fenêtre pour s’oxygéner les esgourdes, plus le style passionné passionnant, mini-Stéphane Bern – en bien coiffé – en plus capable de rire du caractère parfois excessif de son hobby.
Lire aussi : [Portrait] Vincent Hervouët : mister monde
Tout ça, ça t’a permis de faire de ta passion des objets d’art un métier, beau métier à vrai dire. À trente et un an, directeur du département mobilier et objets d’art de la maison de vente française, Aguttes, ça présage une jolie carrière. Ça n’a pas toujours été si facile. Après ses études à l’IESA, l’École internationale des métiers de la culture et du marché de l’art, Grégoire rejoint une première maison de vente, qui connaît des difficultés économiques au bout de quelques années. Au lieu de rechercher un nouvel emploi, le jeune homme à peine marié décide de créer le sien, en montant sa propre structure.
À trente et un an, directeur du département mobilier et objets d’art de la maison de vente française, Aguttes, ça présage une jolie carrière.
Mais le covid s’en mêle et tout se complique. Après deux ans d’acharnement où il y avait selon ses propres dires pas mal d’ego, trois propositions inespérées arrivent presque simultanément sur le bureau de l’entrepreneur malheureux, dont celle pour le poste qu’il occupe aujourd’hui.
Concrètement, en quoi ça consiste? Expertiser des objets chez des particuliers, et les mettre en valeur autant qu’ils le méritent pour leur permettre la meilleure vente possible aux enchères. « Être l’ambassadeur des objets » résumes-tu, fier à bon droit de ta formule. Il ne s’agit pas que des objets, il s’agit aussi des gens, des drames familiaux de ces héritages difficiles où tu es régulièrement plongé, et où donner le juste prix aux choses apaise souvent les cœurs. Le juste prix, ce n’est pas loin de la justice, de la vérité, et voilà le sens qu’un catholique comme toi donne à ce métier, puisqu’il paraît que les catholiques ne peuvent se retenir d’être des gens bien – drôle de manie.
À vrai dire, quand on écrivait « geek », on était un peu cruel. Dans la description minutieuse de chaque courtisan qui orne cette tapisserie représentant une scène du règne de Maximilien d’Autriche, on sent bien qu’il se joue autre chose qu’une monomanie un peu stérile, une passion sans conséquence pour ce qui sait prendre la poussière.
Il ne s’agit pas que des objets, il s’agit aussi des gens, des drames familiaux de ces héritages difficiles où tu es régulièrement plongé, et où donner le juste prix aux choses apaise souvent les cœurs.
Car les objets d’art n’existent pas seuls, ils sont les joyaux de civilisations qui y concentrent leurs idéaux esthétiques et moraux. Toucher cette guitare offerte par Marie-Antoinette à sa dame de compagnie favorite, c’est un geste sacré, saturé de frissons, c’est s’engouffrer dans la DeLorean direction les délicieuses intrigues du Trianon, et les derniers feux de la plus illustre monarchie de l’univers. Ce n’est pas du fétichisme, juste la preuve que les humains ne sont pas une espèce très sérieuse selon les critères du CNRS, qu’ils ne démordront jamais que le temps s’accumule dans les choses qui deviennent alors symboles ou totems ; et déjà la magie n’est pas loin.
Lire aussi : [Portrait] Olivier Dard : l’homme qui en savait trop
Et quoi de plus frappant pour représenter ces couches de temps qu’un sablier ? Comme celui de ton cabinet de curiosités avec lequel jouait ta petite fille, après que tu as enfin cédé à ses demandes pour le moins pressantes à ce sujet. Au bout de quelques secondes, un mouvement trop brusque, la chute, les éclats de verre, la catastrophe. Non, en fait pas la catastrophe. Car le sentiment qui t’envahit à cet instant est un bonheur inattendu, un besoin irrépressible de faire la fête à la petite fautive au lieu de la gronder. « Cassé par la joie du jeu d’une petite fille, ce sablier n’avait jamais été aussi vivant. » Mais oui, comme tous les vrais amoureux du passé, tu es secrètement révolté contre les musées, contre tout ce qui fige, tu n’aimes que les flots de vie qui jaillissent dans tes doigts quand tu manipules, avec tout de même un peu plus d’attention que tes enfants, ces objets dont tu as fait ta vie, et ce qu’ils révèlent des hommes de chair qui les ont chéris avant toi. Et la magie n’a jamais été si proche.





