Au lancement de la guerre d’Indochine en 1946, les communistes français, alors au gouvernement, se trouvent dans une position ambivalente, coincés entre stratégie nationale et internationale prolétarienne : comment le « parti des 75 000 fusillés », qui revendique le patriotisme de la résistance, va-t-il se positionner sur le conflit, et ce alors que le contexte mondial transforme la question coloniale en une confrontation plus large entre bloc libre et bloc communiste ? Le chef du « parti frère », Hô Chi Minh, dans une lettre à Maurice Thorez de l’été 1946, ne s’enquiert-il pas de « nos ministres » ? Finalement exclus du gouvernement en mai 1947, les communistes vont progressivement se positionner contre la « sale guerre ».
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Du sabotage et de la propagande…
La bascule se fait au tournant de l’an 1949, alors que « le PCF est encouragé dans cette volonté par l’ensemble du mouvement communiste international » comme l’explique l’historien rouge Alain Ruscio dans Les communistes français et la guerre d’Indochine. Dès lors, il « jeta toute sa force militante dans une bataille contre la sale guerre avec des arrière-pensées très franco-françaises », mais son action « violente, obstinée, cohérente » ne mobilise pas au-delà de ses « marges les plus engagées », juge l’historien Jean-Pierre Rioux. C’est le début des campagnes de pétitions et de manifestations pour la paix. C’est le lancement des grandes grèves de 1949 dans les ports français, où dockers communistes et cégétistes refusent de charger ou de décharger du matériel de guerre. Suivent d’autres corps de métiers, dans le transport ferroviaire (ainsi la célèbre Raymonde Dien qui se couche sur les rails à Tours) et les usines de fabrication.
La bascule se fait au tournant de l’an 1949, alors que « le PCF est encouragé dans cette volonté par l’ensemble du mouvement communiste international » comme l’explique l’historien rouge Alain Ruscio dans Les communistes français et la guerre d’Indochine.
Les journaux communistes chauffent les masses ouvrières ; la députée et madame Thorez dénonce « l’envahisseur français brûlant les villages vietnamiens à la manière d’Oradour-sur-Glane » ; les affrontements avec la police se durcissent, avec leur lot de blessés et de morts. Les sabotages surtout sont récurrents : on vide les grenades ou pire on en supprime l’effet retard pour qu’elles explosent ; on bouche le canon des fusils ; on détruit les voies ferroviaires ; on dégrade les véhicules de guerre, les hydravions « Catalina », même le porte-avions d’escorte « Dixmude ». Parfois, on injurie les blessés de retour du front, on spécifie que les dons de sang ne leur sont pas destinés, on refuse de débarquer les cercueils des navires.
L’Affaire Henri Martin de 1950 est une autre bascule. Marin et militant du PCF, Henri Martin est envoyé dès 1945 en Indochine, pour lutter contre les Japonais, mais décide de démissionner après le bombardement de Haïphong par la marine française, démission qui lui est refusée. De retour à l’arsenal de Toulon, il entame une intense propagande invitant ses collègues marins à réclamer la cessation des hostilités, jusqu’à son arrestation par la police militaire en mars 1950. Un procès est ouvert pour sabotage et participation à une entreprise de démoralisation de l’armée par distribution de tracts, ce pour quoi il est condamné à cinq ans de réclusion – il sera libéré en août 1953. Entre-temps, une énorme campagne contre sa condamnation s’est organisée : la gauche tient sa nouvelle affaire Dreyfus. L’appareil médiatique et l’intelligentsia se sont mis en branle, des comités de soutien s’organisent autour de grands noms comme Cocteau ou Prévert. La pièce Drame à Toulon – Henri Martin est jouée plus de trois cents fois, malgré l’interdiction de plusieurs préfets. Chef de file des contestations avec sa revue Temps modernes, Jean-Paul Sartre publie en 1953 L’Affaire Henri Martin.
L’Affaire Henri Martin de 1950 est une autre bascule. Marin et militant du PCF, Henri Martin est envoyé dès 1945 en Indochine, pour lutter contre les Japonais, mais décide de démissionner après le bombardement de Haïphong par la marine française, démission qui lui est refusée.
Beaucoup se font alors les relais de la propagande indochinoise. L’armée française est attaquée pour l’usage de la torture alors que le Vietnam d’Hô Chi Minh est présenté « sans nuances », tel « un pays qui a vaincu la famine, qui est en train de faire disparaître l’analphabétisme, un gouvernement qui est le représentant authentique, unique du peuple vietnamien, une armée populaire qui compense son infériorité en matériel par une supériorité décisive dans le domaine moral et politique » d’après l’historienne Denise Bouche.
Le 6 mars 1952, L’Humanité fanfaronne : « Félicitations au succès du Viêt Minh. Nous sommes de cœur avec lui. Nous envoyons aux troupes du Viêt Minh notre fraternel salut et notre témoignage de solidarité agissante. » En bref, l’hégémonie du PCF sur le mouvement anti- guerre est incontestable, et fut pour beaucoup dans l’émergence d’une majorité favorable à l’arrêt des combats.
…à la collaboration active
C’est une chose de réclamer la fin de la guerre, c’en est une autre de collaborer activement à la victoire de l’ennemi. Prenons le cas Léo Figuères, ancien résistant membre du Comité central, secrétaire général de l’Union de la jeunesse républicaine de France dont il dirige aussi le journal l’Avant-garde. Début 1950, le PCF l’envoie en mission auprès d’Hô Chi Minh. À son retour en France, après un passage par l’URSS et la Chine, Figuères fait les déclarations autorisées par Hô Chi Minh, puis publie Je reviens du Vietnam libre, dans lequel il dépeint un nord- Vietnam d’amour et d’eau fraîche, rencontre les valeureux Hô Chi Minh et Giap, publie de fausses lettres de prisonniers qui se disent heureux, dénonce les exactions du corps expéditionnaire français. Il sera condamné par contumace en juin 1951. Autre exemple : sur demande d’Hô Chi Minh, le PCF lui envoya deux représentants permanents chargés de conseiller les camarades vietnamiens pour la propagande envers les prisonniers de guerre.
C’est une chose de réclamer la fin de la guerre, c’en est une autre de collaborer activement à la victoire de l’ennemi. Prenons le cas Léo Figuères, ancien résistant membre du Comité central, secrétaire général de l’Union de la jeunesse républicaine de France dont il dirige aussi le journal l’Avant-garde.
Sans liens organiques avec le PCF, le Groupe culturel marxiste de Saïgon est un témoin du lien privilégié qui exista entre communistes français et vietnamiens. Fondé en septembre 1945, ce collectif défend l’unité et l’indépendance du Vietnam au nom de la conception stalinienne de la nation, via notamment sa revue Lendemains – jusqu’à ce qu’elle soit interdite, et plusieurs de ses membres emprisonnés ou expulsés. Mais au-delà de ce rôle d’influence, le CGM a eu des activités plus sombres : un militant comme Aimé Pelisse faisait circuler de la littérature marxiste pour gagner les Vietnamiens des deux bords à ses idées ; d’autres diffusaient sous le manteau, à Saïgon même, des brochures issues des zones vietminh. Pire encore, le GCM a servi de planque aux maquisards communistes et aux dirigeants Viet, dont Nguy?n Bình, spécialiste de la guérilla et commissaire aux armées du Sud, l’une des bêtes noires des Français dont la tête était mise à prix (Ruscio).
Dernier élément, le plus frappant : les déserteurs (chantés par Boris Vian) et les traîtres. Dans Les Soldats blancs de Hô Chi Minh, Jacques-René Doyon raconte l’histoire de ces soldats qui décidèrent d’apporter leur aide aux Viets au nom de l’internationale communiste ou de l’antifascisme, soit en leur fournissant des renseignements, soit en passant carrément à leurs côtés (une centaine de personnes). « Le drapeau rouge, nos adversaires […] l’arboraient fièrement en nous donnant l’assaut ! Comme les ouvriers de la Commune en 1871, comme les bolcheviks à Leningrad », témoigne l’un d’eux. Ces ralliés étaient accueillis avec bienveillance par le Viet Minh, qui avait au début besoin d’encadrement militaire, de connaissances tactiques et d’informations sur les stratégies françaises.
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Ces déserteurs se nomment Albert Clavier (fournit du renseignement et s’occupe d’un camp de déserteurs), Michel King (devient soldat de l’armée de Giap) ou Robert Vignon (en charge de la rééducation dans un camp de prisonniers). L’un des cas les plus célèbres est celui de l’Autrichien Ernst Frey, qui après avoir tenté de noyauter la légion étrangère en y créant la première cellule du Parti communiste, passe du côté indochinois, jusqu’à devenir colonel et conseiller particulier du général Giap (voir Un étrange monsieur Frey de Pierre Sergent). Mais le cas le plus tragique est sans nul doute celui de Georges Boudarel, professeur de philosophie à Saïgon et animateur de la section locale du Parti communiste, qui décide en 1950 de rejoindre le Viêt Minh et ira jusqu’à torturer les prisonniers français.





