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Critique littéraires du mois de décembre

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Publié le

26 décembre 2023

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de décembre.
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Culte

Écrits en 1940 à New-York où Miller était retourné après dix ans d’exil, les deux textes de Jours tranquilles à Clichy sont une autofiction sur la vie de bohème qu’il a menée à Paris en 1932-1933, logé avec Alfred Perlès dans un appartement du 4 rue Anatole-France à Clichy. Perlès (rebaptisé Carl) et lui (Joey), écrivains, passent leur temps dans les bars et les dancings, lèvent des filles et mettent leurs machines à écrire au clou pour manger. C’est coloré, frénétiquement sexuel, joyeux et glauque, voire sordide : immeubles lépreux, chambres douteuses, filles déboussolées qui s’alcoolisent et se prostituent, fêtes décadentes qui s’achèvent dans la détresse… On ne sait s’il faut rire, à cause du burlesque, ou soupirer, à cause du désespoir ambiant. Ce livre-culte a été adapté plusieurs fois au cinéma, en 1970 par Jens Jorgen Torsen, en 1990 par Chabrol. Cette nouvelle édition française inclut les photos de Brassaï de l’édition Olympia Press de 1956, dont les exemplaires originaux se négocient aujourd’hui autour de 900 €. Bernard Quiriny

JOURS TRANQUILLES À CLICHY,
HENRY MILLER, Bartillat, 140 p., 25 €

Premier conflit moderne

Ce livre rassemble trois séries de textes de Whitman: des articles publiés dans la presse pendant la guerre de Sécession, des lettres à sa mère écrites à la même époque, et des pages de ses carnets personnels. L’ensemble forme un témoignage sur la violence du confit et sur la situation des hôpitaux militaires où affluent des milliers de soldats blessés ou malades, dans des conditions d’inconfort et de solitude dramatiques. « La plupart d’entre eux n’ont absolument aucun ami ou proche ici, pas de visage familier, et c’est à peine s’ils ont droit à un mot de sympathie ou de réconfort durant leur maladie, parfois longue et pénible, ou quand ils souffrent à cause de graves blessures ». Visiteur quotidien des hôpitaux, Whitman sortira transformé de cette expérience. Thierry Gillybœuf dans sa présentation montre comment les textes de Whitman illustrent le caractère nouveau de la guerre de Sécession, « le premier confit moderne », première grande absurde boucherie industrialisée, cinquante ans avant Verdun.

TANT QUE DURERA LA GUERRE,
WALTWHITMAN, Finitude, 240 p., 23,50€

La fesse et l’ennui

Atention, boomer ! Œuvrete commise par un auto-proclamé peintrécrivain (on a les néologismes qu’on mérite), Florbelle nous refait le coup de l’autoportrait maquillé en exégèse sadienne vaguement poétique. Et c’est toute la bimbeloterie des thuriféraires de l’infâme marquis qui résonne à chaque page, entre glose critique archi-revue (Annie Lebrun et Didi-huberman passent évidemment une tête) et navrants fantasmes culiers avec des jeunes filles vite fait consentantes: « Boom. je vais la saigner. Muscler la viande saignante sur la soie de son cul. Merci Donatien. » Mouais. On préférera relire Bernard Noël ou L’Anglais Décrit dans un Château Fermé de Mandiargues, hommage sadien au vrai souffle littéraire, bien loin de cet onanisme embarrassant de sexagénaire. Marc Obregon

FLORBELLE, JACQUES CAUDA, Tinbad,
87p., 17€

Royal

Ce pourrait être un album de souvenirs d’enfance de l’auteur, à Madrid, avec des anecdotes, des noms, des scènes comme prétextes à chacun de ces dix-huit chapitres. Mais c’est quelque chose de plus vaste. Rien que le premier paragraphe en témoigne : « On a autant de vies qu’on a connu de mondes. Les jeunes gens d’aujourd’hui n’auront qu’une seule vie, car ils habitent un monde illimité, sans frontières terrestres ou temporelles, un monde unique, transparent, définitif, et ils n’en connaîtront aucun autre. » Mark Greene nous invite à un voyage temporel et géographique, intime et historique, qui pourrait demeurer extrêmement anecdotique si ses phrases courtes et subtiles, ses télescopages éblouissants, sa finesse, ses effets de miroitements n’avaient transformé l’exercice en un petit exploit littéraire d’une saveur exceptionnelle. Du très grand art. Romaric Sangars

RÉEL MADRID, MARK GREENE, Plein Jour,
176 p., 16€

Road movie flamand

Un road movie de Poissy jusqu’en Flandres porté par une ambiance de bayou et la musique de Nick Cave ? Sur le papier, on prend. À la lecture un peu moins : si Samuel Lebon campe un personnage fort en gueule – une quadragénaire érotomane éprise de rock’n’roll – et brode autour d’un argument rocambolesque quelques situations qui prêtent à sourire – son amour d’enfance part se faire couper les couilles en Belgique, elle veut l’en empêcher à tout prix -, on est vite assommé par un langage oral trop archétypal (du moins si on a lu plus d’un polar américain dans sa vie) et une vulgarité somme toute mal dosée. Restent quelques punchlines dada (« Les mouches tombent comme des mouches »), une ambiance poisseuse et rigolarde, et deux ou trois incises poétiques qui surnagent. C’est déjà pas mal. Marc Obregon

NE PLEURE PAS SUR MOI, SAMUEL LEBON,
Le Dilettante, 156 p., 16€

Tragédie nationale

Alors que le confit russo-ukrainien est en train de passer sous les radars, brusquement ringardisé par les évènements au Proche-Orient, La Louve de Kharkov a le mérite d’interroger l’escalade militaire dans la région par le romanesque, et sans jamais sombrer dans la navrante simplification à laquelle nous ont habitués les médias depuis le début de « l’opération militaire » le 24 février 2022. Jean-Louis Bachelet, expert à l’Institut franco-russe, connaît le sujet sur le bout des doigts et tente un véritable roman choral, autour du destin de deux sœurs issues du Donbass, Arina et Zlata, dont la rupture incarne les tensions d’une nation morcelée, soumise aux ambitions américaines et russes. Un florilège de points de vue, de retours dans le temps – depuis la révolution de Maïdan jusqu’au déclenchement du confit – et d’histoires vécues qui donnent à l’ensemble un souffle authentique: celui de l’Histoire. Marc Obregon

LA LOUVE DE KHARKOV,
JEAN-LOUISBACHELET, Les Provinciales,
187 p., 18€

LSD Littéraire

Aragon dans Littérature en 1919 écrivit sur ce livre quelques lignes cryptiques, comme le livre lui-même. Poétesse sous le nom de Claude Lorrey, épouse du compositeur Camille Erlanger, mère de l’écrivain Philippe Erlanger, amie de Fargue, Larbaud et Gaston Gallimard, scénariste pour Germaine Dulac, Irène Hillel-Erlanger (1878-1920) et paraître en 1919 chez Crès ce roman-poème hallucinant, imprégné d’esprit Dada et d’hermétisme. On y rencontre Joël Joze, inventeur d’un appareil nommé kaléidoscope, « soi-disant susceptible de restituer à chacun, par ses moyens propres, une vision neuve de l’Univers ». Un capsule de LSD avant la lettre ? Après deux chapitres en prose, le texte tourne au vers libre, sur un arrière-plan d’ésotérisme impénétrable qui l’a rendu fameux dans les milieux occultistes, et que décode ici la postface de Jacques Simonelli. À (re)découvrir pour le ton d’époque, pour l’étrangeté, et pour des phrases telles que: « La Vie, cette succession d’images et notre cœur agité ». Bernard Quiriny

VOYAGES EN KALÉIDOSCOPE,
IRÈNE HILLEL-ERLANGER, Allia, 190 p., 12 €

Sur la route

C’est au mitan des années 1970 que le jeune Thierry Marignac faucha compagnie à ses parents pour explorer Paris. Son père n’était pas son père même s’il lui avait légué son nom. La recherche de l’identité de son véritable géniteur est ici le prétexte de revisiter pour nous dans ses Photos passées une vie d’errance au service de la littérature en de New York à Moscou en passant Kiev, Berlin et Londres. Journaliste, traducteur, multilingue et romancier attiré par les bas-fonds des grandes villes et les ports interlopes, Thierry Marignac a traité avec le même talent du confit en Irlande du Nord, de la drogue en Ukraine et de la boxe américaine. Il a fréquenté le poète national-bolchévique Edouard Limonov durant près de quatre décennies. Il nous brosse surtout une période où il aura vu disparaître le monde d’avant. Un temps où la vie pouvait être vécue sans les fards et la laideur d’une post-modernité qui aura mené durant ce temps une vaste entreprise d’abrasion des peuples et du sens de la beauté. On en redemande encore, des punks conservateurs ! Jérôme Besnard

PHOTOS PASSÉES, THIERRY MARIGNAC,
La Manufacture de livres, 332 p., 17 €

Portrait d’un révolutionnaire

Il y a deux ans, à l’occasion du septième centenaire de sa mort, une biographie de Dante par l’éminent écrivain et historien Alessandro Barbero était traduite en français et nous espérions quelques éclaircissements sur l’immortel mais obscur auteur de La Divine Comédie. Nous fûmes bien déçus, tant ce pavé chichiteux exposait l’aspect lacunaire des sources pour ne pas dresser la silhouette du poète autrement que par un fou érudit que la chronologie ne faisait qu’épaissir encore. Nous voici bien vengés avec le Sur Dante de Pierre Bouretz, dont la méthodologie est contraire et le résultat lumineux. Croisant de très nombreuses sources, d’historiens, de contemporains ou d’héritiers de Dante, et resituant celui-ci dans son atmosphère intellectuelle et symbolique, Bouretz multiplie les aperçus remarquables sur le grand Florentin, le tout dans une langue admirable, élégante et offrant des formules puissantes. L’enjeu vertigineux du chef-d’œuvre du poète italien, sa nouveauté radicale, son incomparable audace nous sont restitués avec force. À une époque où l’on oppose l’action et la pensée, Dante est à la fois un penseur et un acteur politique; en un temps où le latin reste la
langue des lettrés, il compose le premier grand poème en langue vulgaire ; il milite pour la formation d’une aristocratie de l’esprit ; fait de Virgile, un païen, un guide, surtout, il « prouve que les objets ultimes du désir de connaître peuvent être contemplés dans cette vie. » et se permet de distribuer les poètes et les personnages historiques dans l’au-delà tout en se mettant en scène pour inventer la figure de l’auteur, et d’un auteur moderne ne s’autorisant que de lui-même. Ainsi l’œuvre fait-elle exploser le cadre mental du Moyen-Âge. De là à considérer qu’elle en finit avec lui, comme l’affirme Bouretz selon une perspective qui semble favorable aux Lumières, on peut trouver cette position discutable, comme l’auteur de ces lignes qui verrait plutôt là la preuve d’un équilibre médiéval rejoué mais non déjoué, mais enfin qu’importe, ce qui est certain, c’est que Pierre Bouretz vient de signer là l’une des meilleures introductions contemporaines possibles à l’un des plus grands sommets de l’esprit humain.

SUR DANTE, PIERRE BOURETZ, Gallimard, 290 p., 20€

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