Gérard de Nerval n’a pas toujours été culte. Avant d’être panthéonisé, vaporisé en grand romantique, détaillé en notices pour Lagarde et Michard, analysé sous toutes les coutures à l’aune de ses inspirations ésotériques et de ses fulgurances néo-païennes, l’écrivain fut d’abord considéré comme mineur – on le comparait volontiers aux honnêtes artisans Petrus Borel ou Aloysius Bertrand. C’est que le siècle n’avait pas encore pris conscience de Nerval. C’est que le siècle n’avait pas encore compris que ses poètes maudits seraient le creuset d’une métempsychose globale. Il faut dire qu’aucun des grands voyants de leurs temps – Nerval, Rimbaud ou Roger Gilbert-Lecomte, pour ne citer qu’eux, n’avait probablement conscience de porter cette voix qui n’était pas la leur, d’être les hérauts d’un culte secret qui trouverait ses origines dans une tradition ancienne autant que dans les ors d’une modernité fastueuse et déjà abolie. Et il faut dire que, comme tous les poètes suspectés de folie, Nerval a été emporté par sa légende noire : les séjours dans les baignoires -sarcophages du docteur Blanche, les promenades avec homard, les spasmes cyclothymiques en plein jour, et bien sûr la terrible nuit du 26 janvier 1855, où le poète finit pendu à un grillage dans une rue qui n’existe plus. Une nuit d’hiver glaciale et charbonneuse comme une eau forte, dont Gustave Doré tira une vision éprouvante et dont aucun biographe n’aura vraiment réussi à tirer les fils. Ne dit-on pas que Nerval, ce soir-là, projetait un nouveau voyage, ou qu’il venait de se voir accorder un prêt de 300 francs pour passer l’hiver ? Qu’il était étrange qu’il portât encore son chapeau, un chapeau que les tressautements du pendu auraient dû faire tomber ?
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Révision du mythe
Dans cette moitié de siècle hanté par les complots et par les carbonarismes, on parle volontiers de règlement de compte ésotérique, car Nerval aurait révélé de façon cryptée, dans ses écrits, quelques grands secrets alchimiques. Tout Sylvie, toutes les Chimères contiendraient leur pesant de secrets, encodé via une gématrie savante, filtrée dans les athanors de la versification. On veut y croire. Baudelaire veut y croire, André Breton veut y croire : il n’y a pas de hasard. Le grand poète mort est forcément un grand mage noir. Et pourtant… et pourtant cette correspondance dit autre chose. Comme toujours. Elle dit un homme simple, modeste, mais soucieux de son image, affecté par sa propre légende naissante, qui s’étonne constamment de la voir déborder de lui – il ne se reconnaissait pas dans la fameuse photographie de Nadar, qui le montre empâté et bilieux. Sa correspondance nous rappelle aussi que Nerval fut un journaliste, un passionné de théâtre et un noceur, qui préfère aux salons littéraires en vogue les grandes brasseries populaires ou ces mastroquets où l’on finit sous la table. Nerval fut un parisien, aussi, et c’est peut-être par là qu’il périt, à force de frayer avec les ombres.
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Le trésor de ses illusions
Pourtant, si cette correspondance permet de réviser le mythe et de taire certaines élucubrations, elle ne lève pas le voile sur le mystère Nerval. Elle ne dit rien sur ses accointances occultes, dont il laissera le souci des origines aux biographes. Après tout, c’est peut-être simplement la bibliothèque de l’oncle Boucher : les entretiens du compte de Gabalis, les lettres kabbalistiques du marquis d’Argens, les traités d’alchimie de Van Helmont, et bien sûr les Visions de Swedenborg, qui seront déterminantes dans la construction des Chimères. Tout cela, comme ses bouffées d’amour fou pour des poupées sans sommation, n’auront peut-être jamais été, au fond, que des lubies de petits garçons. Comme le dira Jules Marsan : « Personne n’a conservé plus pieusement le trésor de ses illusions »

CORRESPONDANCE GÉNÉRALE, GÉRARD DE NERVAL, Le Sandre, 728 p., 45€





