UNE RENCONTRE MYTHIQUE : ÉCHEC ET MAT AU PARADIS, Sébastien Lapaque, Actes Sud, 336 p., 22,50 €
Il fallait mobiliser toutes les facettes d’une connaissance intime du Brésil pour parvenir à romancer les conditions dans lesquelles Stefan Zweig se suicida le 23 février 1942 en compagnie de Lotte, sa seconde épouse. L’écrivain autrichien venait de terminer la rédaction du Joueur d’échecs. Le point de départ de la quête de Sébastien Lapaque, c’est la rencontre un mois auparavant de Zweig avec Georges Bernanos qui est alors une des voix de la France libre. Il reconstitue pour nous le dialogue entre un « juif humaniste, sceptique et démocrate, et le catholique errant, gardien de l’homme égaré au siècle des machines ». Cette mise en perspective théâtrale relève évidemment de la pure fiction puisque personne ne sait ce qu’ils se sont effectivement dit lors de cette rencontre. Mais qu’est-ce qui a bien pu pousser Stefan Zweig à se suicider ? Une oppression « autant physique que psychique » conclut Lapaque. Le nazisme qu’a fui le couple Zweig, s’installant définitivement au Brésil à compter du mois d’août 1941. Zweig connait le pays depuis 1936. Ce sexagénaire tourmenté l’aime profondément, comme en témoigne le livre Brésil terre d’avenir, même s’il y aura séjourné moins d’un an au total. Mais les sympathisants d’Adolf Hitler ont pignon sur rue au Brésil, terre d’émigration allemande et la fascination pour le nazisme n’épargnait pas les milieux catholiques. Pour autant, le pays entrera en guerre contre les puissances de l’Axe six mois après la mort du couple Zweig. C’est ce contraste que souligne Sébastien Lapaque, qui interroge aussi longuement la question de la foi juive de Stefan Zweig. À la fois enquête de terrain, travail romanesque et analyse intellectuelle, ce livre séduit par ses éminentes qualités littéraires.
Jérôme Besnard
BON MAIS TROP COURT (COMME DIT LA JEUNE MARIÉE)
LES MAINS PLEINES, Guillaume Collet, Christian Bourgois, 110 p., 17 €
Un couple âgé perd la boule dans sa grande maison. La famille missionne le petit-fils trentenaire, qui a du temps libre. La tâche s’annonce difficile : l’aïeul ne parle plus, l’aïeule nage en plein délire de persécution… Collet s’intéresse à un sujet rare, la démence des personnes âgées. Pour épaissir l’enjeu, il ajoute une dimension au récit, l’argent : les vieux sont pleins aux as alors que la famille vivote, d’où un mélange de rancœur (ils ne nous ont guère aidés) et de prudence (mieux vaut ne pas se fâcher avec eux). Le dispositif – les personnages, sans prénom, sont désignés par leur position dans la famille, Petits-Fils, Grand-Père, Grand-Mère, etc. – donne au texte des allures de pièce de théâtre, avec une impression de huis clos que renforce le découpage, calqué sur le plan de la maison (une pièce, un chapitre). Une mise en scène originale qui est à la fois l’atout du livre et sa limite, la concision du récit laissant le lecteur sur un sentiment inattendu de trop-peu, comme si tous les fils n’avaient pas été tirés.
Bernard Quiriny
UNE ENQUÊTE FASTIDIEUSE : LA DÉSINVOLTURE EST UNE BIEN BELLE CHOSE, Philippe Jaenada, Mialet-Barrault, 487 p., 22 €
Tout part d’une photo : celle d’une jeune fille sur une terrasse parisienne, cheveux noirs, jupe crayon, air indécidable : Jacqueline Harispe, « Kaki » pour les intimes, mannequin, héroïnomane notoire et femme-enfant aux mœurs légères. Philippe Jaenada, l’auto-proclamé « romancier-enquêteur », remue ciel et terre pour savoir quelle tragédie intime a poussé Kaki à se balancer par la fenêtre d’un hôtel sous les yeux de son amant, en 1953. Démultipliée par le bégaiement de l’enquête, Kaki n’en finit plus de mourir et son suicide devient une sorte de mouvement perpétuel dans lequel Jaenada voudrait inscrire tout un pan de l’histoire intellectuelle française, puisqu’elle faisait partie de la « bande des Moineaux », ces jeunes prolétaires qui écumaient les bars louches de Saint Germain des Près sous la férule pas forcément bienveillante de Guy Debord. Las, Jaenada accumule les digressions, dresse des listes de noms et cite des pans entiers d’autres livres pour nous prouver ses talents d’archiviste, sans oublier de raconter au passage son petit tour de France des hôtels en front de mer. « Ce livre est en train de se transformer en version romancée du Petit Futé », dira l’auteur dans un éclair de lucidité. Au final il ne dit rien du situationnisme, de Kaki et encore moins de notre époque, à part quelques remarques condescendantes sur la population des comptoirs. Embarrassant.
Marc Obregon
HABILE : LA PETITE BONNE, Bérénice Pichat, Les Avrils, 268 p., 21,10 €
Entre-deux-guerres, une domestique est employée par un couple bourgeois, lui ancien pianiste, amputé et défiguré depuis la Grande guerre, diminué, bilieux, amer. Un jour Madame part en voyage, la laissant seule avec lui. Premier tête-à-tête : il découvrira qu’elle n’est pas si gourde qu’il avait cru, elle, qu’il n’est pas le légume fielleux qu’elle pensait… L’auteure se focalise alternativement sur les trois personnages, avec un parti pris original : les passages sur les maîtres sont écrits en prose classique, ceux sur la bonne, en vers libre. Manière astucieuse de marquer les différences de classe, les façons de s’exprimer, l’horizon plus étroit de la bonne à travers les phrases courtes, son temps haché à travers les retours à la ligne, etc. Les éléments de contexte – décor, époque – sont réduits au minimum, l’intrigue se concentre sur les rapports intimes entre les personnages, en particulier l’apprivoisement sensuel du maître fragile et de la bonne. La minceur de l’argument fait la limite du livre, sa liberté de forme, son atout. Bernard Quiriny
POÉSIE MÉMORIELLE : JACARANDA, Gaël Faye, Grasset, 288 p, 20,90 €
On a envie d’aimer Gaël Faye malgré sa popularité forcément suspecte, malgré sa complicité musicale avec les odieux Ben Mazué et Grands Corps Malade. Peut-être parce qu’il ne fait pas de la tragédie rwandaise une énième source de repentance obligatoire (et pourtant la Mitterrandie aurait bien des comptes à rendre sur le sujet), peut-être parce qu’au lieu de bâtir un œuvre pleunicharde sur le génocide, il évoque son pays avec une sorte d’humilité rêveuse, candide mais toujours inspirée. Pas de « devoir de mémoire » chez Faye, mais plutôt une injonction à l’imaginaire, à une tentative vertueuse de repoétiser le monde. Le Jacaranda, c’est cet arbre mythique aux fleurs mauves qui plonge ces racines dans le sang des massacres et allonge ses branches vers l’horizon délavé du rêve et c’est peut-être la matière du roman lui-même. Gale Faye ne sermonne jamais, pose des questions, s’efface derrière ses personnages. On frise parfois la littérature pour enfant, d’autant que le personnage principal est un jeune métis qui n’a jamais entendu parler du Rwanda que par quelques bribes télévisuelles. Faye semble apprendre en même temps que lui que son pays existe, et qu’il l’a rencontré.
Marc Obregon
BEL OBJET À PART : COMMENT JE MEURS, Peter Schjeldahl, Séguier, 134 p., 13,90 €
Il aurait peut-être fallu traduire tel quel le titre original, The Art of Dying, qui était assez bien trouvé : Peter Schjeldahl a consacré sa vie à la critique d’art (au NY Times, puis au New Yorker), et il a commencé d’écrire ce petit livre après s’être vu diagnostiquer un cancer du poumon bien avancé, prometteur d’une mort rapide. Traduit par l’écrivain Nicolas Chemla, qui l’assortit d’une postface, c’est un récit inclassable, mélange de souvenirs express, de considérations mélancoliques, de fragments – l’équivalent, en plus court, plus littéraire et au fond plus intéressant, du pesant livre de mémoires qu’il était supposé écrire vingt ans plus tôt, et qu’il n’a jamais fini. Le texte est tourné vers le passé, les années 1960 quand il entre comme petit reporter au Jersey Journal, les années 1970 quand il découvre le monde de l’art à New-York et se met au diapason de l’époque, sexe, drogue, rock’n’roll, excès. La compacité et l’humilité résignée du texte lui donnent un statut d’objet à part, élégant, discret, presque amusé, comme un ultime salut. BQ
PANORAMA NÉO-GOTHIQUE : LA MAISON DIEU, Céline Laurens, Albin Michel, 240 p., 20,90 €
Une maison de maître a brûlé dans un petit village du sud-ouest de la France. Ses anciens occupants prennent la parole l’un après l’autre : la bonne, la fille presque sainte et le fils arrêté en enfance, la mère qui ne parle plus à son mari, le voisin qui, plus jeune aima la mère, laquelle, incarnant la tour majeure de l’édifice, déclare : « ma nature est une nature qui s’accomplit pleinement dans la contemplation de paysages psychologiques. » C’est le genre de panorama qu’offre en effet La Maison Dieu, riche et varié, ainsi qu’une espèce d’enquête à rebours à travers les destins des personnages où le lecteur attend de découvrir la matière combustible et l’étincelle initiale. Situé dans un début XXe siècle flou, La Maison Dieu, avec ses échos gothiques, tient à la maison Usher d’Edgar Poe. Un troisième roman pour Céline Laurens, plus affirmé et mûr que les précédents, où l’on retrouve, dans un nouveau contexte, son même talent de conteuse et son goût pour les angles morts. Loin des thèmes d’époque, elle continue de fabriquer des objets singuliers mais hantés d’archétypes, ce qui la rend finalement plus originale que beaucoup de romanciers de sa génération.
Romaric Sangars
SAINT LAXATIF : L’AUTOMNE OU LE SAC DE ROME, Wisielec, Aethalidès, 177 p., 19 €
Comme tout jeu de massacre, c’est gratuit et ça ne sert pas à grand-chose – au premier abord. Mais c’est emballé avec une telle virtuosité, une telle joie malsaine et communicative, qu’on ne peut s’empêcher d’applaudir : ici le dénommé Wisielec utilise une forme ultra-exigeante (une pièce en trois actes entièrement rédigée en « 1527 ennéasyllabes à la rime classique ») pour vomir sa haine du milieu germanopratin et tirer à boulets rouges sur les plumitifs qui hantent les prix littéraires. Avec son argument qui fait penser à du Gaspar Noé (deux petits malins empoisonnent le jury avec du LSD), l’exercice littéraire décolle assez vite et montre si besoin était que la puissance poétique peut ordonner le discours lui-même. Le pamphlet antimoderne se transforme alors en quelque chose d’autres, un « vaudeville impropre et fongible », une matière à la fois brutale et délicate où viennent se déposer toutes les lubies de l’époque et de l’auteur, de L’Appel de Cthulhu à la scatologie ferrerienne. Au final, ce Sac de Rome est un puissant laxatif pour traiter dans le vif ces grandes constipations bisannuelles qu’on appelle « rentrées littéraires ».
MO
SUPERFICIEL ET BRILLANT : LE RÊVE DU JAGUAR, Miguel Bonnefoy, Rivages, 304 p., 20,90 €
Bardé de prix, Miguel Bonnefoy revient en cette rentrée avec un roman qui devrait lui en valoir d’autres, au point que son plastron alourdi de médailles ressemblera bientôt à celui d’un officier nord-coréen. Il faut dire que son Rêve du jaguar est une copie parfaite. On y trouve relatés, inspirés par ceux des ancêtres vénézuéliens de l’auteur, des destins mêlés ou liés tout au long du XXe siècle, depuis Antonio recueilli par une mendiante muette sur les marches d’une église jusqu’à Cristobal, son petit-fils élevé à Paris par sa mère immigrée (nommée Venezuela) et qui se retournera vers leurs origines. Tous obstinés, fiers, ardents, ces personnages, partis du pire pour les premiers, se défrichent un avenir prestigieux dans la jungle humaine et parmi les circonstances historiques. Sur un fond de misère et d’opportunisme brutal se détache l’éclat de figures et de situations légendaires. Narration luxuriante, style baroque, mais dans une économie millimétrée et avec des ressorts permanents : le livre est formellement remarquable. Cependant, si cette débauche de vitalité et d’images étourdit ; parfois, elle écœure un peu. On ne distingue guère d’abîme sous la vague, ni de revers critique, et on a envie de rouvrir Cioran. RS





