Bien avant le théâtre, la famille de Molière est liée à la monarchie par la charge de tapissier du roi. En quoi consistait-elle ? Lui a-t-elle servi d’une quelconque manière ?
Le père de Molière avait acheté l’une des huit charges de valet-tapissier du roi ; le futur Molière assistera d’abord son père dans cette charge, avant d’en hériter en 1669. Il ne faut pas se laisser abuser par le terme valet : c’était une charge anoblissante, qui donnait un accès quotidien au monarque. Les tapissiers, outre participer au lever du roi, devaient inspecter et au besoin remplacer son mobilier ; veiller aussi au transport de la chambre du roi lors de ses déplacements, ce qui supposait de fréquents voyages. Tâche absorbante, que Molière remplit avec une assiduité scrupuleuse, sachant que c’était le meilleur moyen de gagner la confiance du roi. Et il n’aura pas manqué de saisir ces occasions pour échanger avec lui et lui confier les difficultés auxquelles il faisait face. Une part de leur intimité, et donc de l’appui indéfectible dont Molière a joui de la part du roi, est née là.
On connaît la passion de Louis XIV pour les arts. Pourquoi son attrait si particulier pour la danse ?
Si Louis XIV fut aussi un bon musicien, c’est dans la danse qu’il excellait, jusqu’à devenir l’un des meilleurs danseurs de son temps. C’est pour lui un plaisir et une passion ; mais cet art tout d’exigence, de technique et de précision, qui se conjuguent avec le maintien, la prestance, la maîtrise absolue du moindre de ses gestes, c’est aussi un moyen idéal, pour le jeune homme timide qu’il fut, d’asseoir son autorité. Pour Louis XIV à qui la Fronde avait appris que l’apparence du pouvoir l’installe presque aussi sûrement que la force de son exercice, le ballet de cour ne pouvait qu’apparaître comme un moyen idéal d’imposer à tous les esprits cette « effrayante majesté » dont le créditait Saint-Simon. En réalité, plus qu’un divertissement, la danse est pour Louis XIV la liturgie de la grandeur royale.
« La face du théâtre change », déclare Louis XIV au moment de sa prise de pouvoir personnel. Que signifiait-il par cette formule ? Que doit-il au théâtre dans sa manière d’appréhender le pouvoir ?
On ne comprend rien à Louis XIV si l’on oublie que c’est l’esthétique baroque qui l’a façonné et qui commande sa conception du pouvoir. Pour lui, le pouvoir est un théâtre : pas un théâtre d’ombres, comme l’entendrait un républicain du XXIe siècle pour signifier que la politique ne détient que l’apparence d’un pouvoir qui réside en réalité ailleurs ; mais au sens baroque, où l’apparence est un masque qui révèle la vérité. Théâtraliser sa puissance, que ce soit par la danse où il apparaît en astre autour duquel tout gravite, par la magnificence des fêtes de cour ou encore par l’imposante dignité de l’étiquette, c’est la rendre sensible, donc effective. Cette théâtralisation du pouvoir passe aussi par l’attitude du roi, qui compose son attitude dès qu’il apparaît en public, « comme il devait paraître sur un théâtre », dit un témoin. Lui-même a résumé cette conception en disant un jour : « Nous ne sommes pas comme les particuliers, nous nous devons tout entier au public. »
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Vous dites qu’aucun sujet du royaume ne connut aussi bien l’œuvre de Molière que Louis XIV. Qu’est-ce qui a séduit le roi dans l’œuvre de l’arlequin ?
D’abord que Molière soit un homme « qui ferait rire les pierres », comme Louis XIV le disait. Ensuite, le zèle incroyable avec lequel Molière répondait aux commandes du roi, réussissant à produire des chefs-d’œuvre dans des délais extraordinairement courts. Plus profondément, je crois que le roi goûtait dans la satire de Molière un reflet de ses propres préoccupations : l’éloge de la « vertu traitable et de la droite raison », la défense de la mesure, du mérite, d’un certain bon sens visant à l’harmonie, l’horreur de l’arrivisme, de l’hypocrisie et du fanatisme qu’expriment son théâtre résonnent profondément avec le projet politique du roi.
Dans quelle mesure le mécénat très poussé de Louis XIV a-t-il stimulé la liberté artistique de Molière ?
Molière n’écrit son théâtre que poussé par la nécessité : nécessité de remplir les caisses de son théâtre ou de répondre aux désirs du roi. Le soutien de Louis XIV lui a d’abord assuré une grande liberté matérielle. Ensuite, les commandes du roi ont poussé Molière au-dessus de lui-même : pour marier théâtre et musique dans la comédie-ballet, mais aussi en s’éloignant toujours plus de la farce pour produire des pièces dignes de la cour. Sans Louis XIV, Molière n’aurait pas été un auteur aussi varié, ni peut-être même aussi profond.
Chose inouïe : le roi en personne joua plusieurs fois sur scène avec lui…
Molière est vite devenu l’élément central des fêtes royales, où Louis XIV lui-même dansait. On peut voir ainsi, en 1664, dans le Mariage forcé, une scène où Molière joue Sganarelle et Louis XIV fait l’un des gitans qui virevoltent autour de lui tandis qu’on lui dit la bonne aventure. Molière et Louis XIV partageant la scène dans un tableau burlesque : la chose nous paraît en effet incroyable. Il faut bien la méditer, pour rendre à Louis XIV cette humanité dont l’historiographie l’a si souvent privé ; et aussi pour comprendre la profondeur de cette intimité entre les deux hommes…
« Ce qui frappe dans la politique artistique de Louis XIV, c’est d’abord son ambition : ce n’est pas au service de sa gloriole qu’il met les artistes, mais du plus grand rayonnement du royaume »
Laurent Dandrieu
Vous répondez aux accusations d’impiété contre Molière, à l’occasion notamment de la querelle du Tartuffe…
Ce qui ne laisse pas de m’étonner, c’est la façon dont les dévots de l’époque de Molière font front commun avec les libertins d’aujourd’hui pour faire de Molière un athée militant… Or, si à l’évidence il ne fut pas un parangon de piété, il a toujours respecté les exigences de l’Église et n’a jamais professé la moindre impiété. À un lecteur d’aujourd’hui, il apparaît évident que Tartuffe ne s’en prend pas à la foi mais à l’hypocrisie religieuse, en des termes pas très éloignés de ceux que Bossuet ou saint François de Sales employaient alors pour fustiger la « fausse dévotion ». La réponse de Molière fut toujours la même, et terriblement efficace : puisque c’est la fausse dévotion que j’attaque, pourquoi diable vous sentez-vous visés ?
En quoi le théâtre de Molière a-t-il servi le projet de gloire de Louis XIV ?
D’abord en ce que Molière a été la pièce maîtresse de ce « théâtre de la gloire » qu’a mis en place le jeune Louis XIV : toucher l’intelligence par le cœur, manifester la majesté par le spectacle, imposer la puissance par la magnificence. En ce sens, Molière a été un très utile soutien de l’autorité royale. Ensuite parce que son théâtre reflète l’esprit public que le roi voulait instaurer en son royaume. Enfin, parce que, avec d’autres, Molière a contribué à faire du Grand Siècle une période d’efflorescence culturelle à nulle autre pareille.
Que cette relation poussée entre la politique et les arts contient-elle d’enseignements pour nos jours ?
Ce qui frappe dans la politique artistique de Louis XIV, c’est d’abord son ambition : ce n’est pas au service de sa gloriole qu’il met les artistes, mais du plus grand rayonnement du royaume. C’est son goût ensuite : c’est un mécénat fondé sur un goût très sûr ; un goût qui n’est pas égocentrique, mais qui repose sur une solide formation artistique et ne se veut pas seulement le reflet des inclinations personnelles du roi. Ce que cherche à dégager Louis XIV, c’est un art qui exprime le génie français, qui révèle avec éclat et une infinité de nuances l’essence même de ce qu’est l’esprit de notre peuple. Soit l’exact contraire de ce qui a été demandé à Thomas Jolly pour les Jeux olympiques…






