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« Qui a peur du genre ? » : trouble dans la civilisation

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Publié le

28 novembre 2024

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Papesse du féminisme, Judith Butler signe Qui a peur du genre ? pour répondre aux anti-genre et prôner en creux la vitrification générale de nos cadres comportementaux.
Judith Butler
© Flammarion

Elle avait provoqué une révolution avec Trouble dans le genre (1990), devenant l’un des pontes du féminisme, tendance lesbien, trans et autres joyeusetés. Voilà Judith Butler de retour avec Qui a peur du genre ?, publié chez Flammarion dans la collection « Nouvel Avenir » de Geoffroy de Lagasnerie, avec l’objectif de spécifier et de répondre à la riposte des anti-genre. Une première moitié de l’ouvrage examine méthodiquement (à gauche, on dit « lister ») l’ensemble des oppositions au genre, avec pour point d’orgue l’Église catholique – Butler a le mérite d’avoir ici situé quel est son opposant le plus sérieux, seul capable de fonder l’hétéronomie (les pages où elle cite l’Église font d’ailleurs figure de véritables safe space dans un texte globalement effrayant). De notre point de vue, il s’agit d’un encourageant panorama de la résistance.

Mais Butler porte l’accusation : les anti-genre procèdent à un déplacement-agrégation des peurs sur le lieu du genre, dans une gigantesque fantasmagorie, pour le diaboliser et le réprimer. Ce « fantasme attrape-tout de la droite » servirait une politique « fasciste » (on ne compte plus les occurrences), à laquelle les TERF sont coupables de s’associer. Face à cette folie s’érige Butler, qui nous sert de l’intersectionnalité à foison et revendique l’intellectualisme – problème : tout dans la « science » féministe qu’elle cite est autoréférentiel. Elle se croit saine d’esprit et nous taxe de fous ; on pense l’exact inverse du fait même de ses arguments : ses espoirs (par exemple, « d’autres possibilités de parenté ») ne légitiment-ils pas exactement nos craintes (la destruction de la famille telle qu’on la connait depuis deux mille ans) qu’elle dit fantasmatiques ?

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Ce qui est frappant, c’est à quel point la postmoderne Butler a pris au sérieux les promesses de la modernité libérale, au premier rang desquelles l’autonomie du sujet, et propose de les faire accoucher au forceps face aux dernières résistances. Son mot d’ordre est simple, et fait office de prémisse qui n’est jamais investiguée : chacun doit pouvoir faire radicalement ce qu’il souhaite, du moment que cela ne nuit pas à autrui – et sur ces questions, les choix de chacun sont réputés n’avoir aucune incidence sur le corps social. Il lui faut pour cela mener un double-assaut. Contre la nature, dont elle cherche à réduire au maximum les implications, en instrumentalisant les intersexes pour contester la binarité sexuelle, ou en culturalisant le sexe (« Si le sexe est encadré par des normes culturelles, alors il est déjà genre »). Contre la culture, dont les prétentions normatives sont le signe d’un patriarcat hétéronormé et colonial qu’il faut abattre. En partant de cas-limites, elle s’évertue à démembrer les liaisons entre sexe, genre et orientation sexuelle pour tout rabattre sur la volonté, ceci au service d’une vitrification générale des fondamentaux et cadres qui dirigent nos comportements – pour le mieux.

Et tout est bon pour y arriver. La malhonnêteté : de ceux qui s’opposent à l’éducation sexuelle, elle feint de croire que ce sont les mots en tant que tel qu’ils craignent, plutôt que leurs implications. Elle croit percevoir une contradiction chez les anti, qui dénoncent ici un excès libertaire, là un risque totalitaire – sans reconnaître que la liberté peut être le cadre de déploiement de cet endoctrinement. Les démonstrations d’autorité : un chapitre avance que c’est l’Occident colonisateur qui a imposé partout le cadre binaire hétéronormatif (mais dans quelle mesure les cultures locales furent-elles « queers, gays ou trans » ?). Les propos délirants : ainsi parle-t-elle d’« enfants queers, gays, lesbiennes et transgenres »…

Une vertu malgré elle : cette lecture témoigne en creux de la délicate dentelle civilisationnelle dont nous sommes les récipiendaires. À nous de la défendre comme il se doit – et de partir de ce qui en est le cœur, la promesse d’amour, pour secourir ces déroutés.


QUI A PEUR DU GENRE??, JUDITH BUTLER, Flammarion, 448?p., 23?€

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