« Tout est pardonné », titrait le numéro1178 de Charlie Hebdo publié le 14 janvier 2015, au-dessus d’un Mahomet redessiné envers et contre tous, et tenant une pancarte « Je suis Charlie ». Cette Une a bien pu être interprétée de diverses manières, qu’il s’agissait de pardonner à Mahomet, que Mahomet pardonnait aux dessinateurs, ou encore qu’on voulait se faire pardonner auprès de Mahomet les excès commis en son nom, qu’importent les finasseries?: c’était du catéchisme. Nulle part sur terre hors de la sphère chrétienne, on parle de pardon le lendemain d’un massacre dont on vient de réchapper. En général, d’ailleurs, à l’extrême gauche, on scande plutôt?: « Ni oubli ni pardon », comme les camarades de Clément Méric après sa mort en 2013 et, finalement, comme tous les peuples païens en deuil depuis l’origine, cultivant le cercle vicieux de la violence mimétique qu’avait si bien analysé René Girard, cercle vicieux rompu par le Christ. C’est donc en bons disciples du Nazaréen que les rescapés de Charlie continuaient de témoigner au mépris du risque de mort, tout en pardonnant à leurs bourreaux. S’ils avaient fait profession de mécréance, pris sous les rafales, les dessinateurs se voyaient soudain rattrapés par leur inconscient chrétien.
De l’esprit Charlie à l’esprit français
Avec presque huit millions d’exemplaires vendus dans le monde de ce numéro post-attentat, Charlie Hebdo battit tous les records historiques du marché de la presse, et la mobilisation en soutien au titre, des 10 et 11janvier 2015, dépassa quant à elle en nombre toutes les manifestations françaises de l’époque moderne, avec plus de quatre millions de personnes estimées présentes. Suscitant un mouvement d’une telle ampleur, Charlie cessait de se résumer à sa propre cause pour en incarner une autre, infiniment plus vaste. Le slogan « Je suis Charlie » était sur toutes les lèvres et si je trouvais personnellement grotesque cette manie contemporaine de toujours vouloir s’identifier littéralement à l’autre pour le soutenir (comme si l’autre ne valait vraiment qu’à condition qu’il fût moi), pourtant, ce slogan, mesuré-je aujourd’hui, n’était pas tant grotesque que carrément contradictoire. Ce n’était pas la France qui était Charlie, mais Charlie qui était devenu la France. Luz pouvait se plaindre que les « Marseillaise » chantées à tout bout de champ durant les défilés gigantesques ne collaient pas spécialement à l’esprit Charlie, elles seyaient à l’esprit français, et c’était de lui qu’il s’agissait désormais.
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Après la farce, la tragédie
Charlie s’était mué en une icône sans grand rapport avec son contenu effectif. La plupart des manifestants n’étaient pas du tout Charlie, dans le sens qu’ils ne goûtaient pas l’humour potache soixante-huitardé de ses dessinateurs, se foutaient royalement des derniers feux de la gauche hédoniste alors que commençait déjà de les fliquer la gauche puritaine, n’avaient plus aucun rapport avec l’univers mental hystériquement adolescent de ces néo-boomers toujours acharnés à se venger des papas et des fachos. Non, simplement, Charlie était devenu une part symbolique de la France, une chapelle désuète mais rappelant l’attachement de son peuple à la liberté de ton, même à l’excès, et la France entière, alors, avait fait corps autour de ce vieux monument familier. Chrétiens dans leurs réflexes moraux, les anars de Charlie Hebdo auront été faits patriotes par les événements, offrant une icône nationale à la France assiégée par l’islamisme. Après la tragédie la farce, avançait Marx, qui s’est beaucoup trompé en matière de prospectives. En France, après soixante-dix ans de paix, c’est en fait sur le dos des farceurs que le tragique est revenu. Et c’est ainsi que ces authentiques martyrs français auront témoigné par leur sang et en dépit de leurs convictions qu’aussi libertaire qu’on se veuille, on joue toujours pour des réalités qui nous dépassent. Ainsi soit-il.





