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Romain Lucazeau : l’empire n’a jamais pris fin

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Publié le

1 janvier 2025

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À peine deux ans après La Nuit du Faune, méditation cosmologique et poétique sur l’immensité spatiale, Romain Lucazeau continue de creuser son sillage à contre-courant de la SF française avec une actualité double : Vallée du carnage, une uchronie radicale qui tutoie la politique-fiction et le pur roman de guerre, et Langage-Machine, un recueil de poèmes qui tente d’élucider par le Verbe le rapport entre l’homme et son environnement artificiel.
© Benjamin de Diesbach

Romain Lucazeau n’est jamais là où on l’attend. Après une première saga de pur space opera – hommage au pape du genre, Iain Banks, où des Intelligences Artificielles désœuvrées et amatrices de culture gréco-latine dérivaient dans l’espace en quête de leurs géniteurs, il s’était déjà totalement remis en question avec La Nuit du Faune, méditation cosmologique et poétique qui reprenait à son compte les dialogues philosophiques de la Renaissance. Une œuvre à la fois ambitieuse et intimiste, à mille lieues des canons de la SF actuelle.

Avec Vallée du Carnage, il prend un chemin radical, imaginant une dystopie ultra-violente, militaire, un véritable enfer païen qui s’impose également comme une méditation salutaire sur le sens du christianisme. En se basant sur une hypothèse simple : et si le monde n’avait pas connu la Bonne Nouvelle ? Tous les amateurs de science-fiction connaissent cette sentence de Philip K. Dick, prononcé alors qu’il abordait la période la plus mystique de son œuvre : « L’empire n’a jamais pris fin ». L’écrivain américain témoignait alors avoir vécu une sorte d’épiphanie dans laquelle il aurait pris conscience que l’Empire romain étendait toujours son joug sur le monde 2 000 ans après, et que les vrais chrétiens restaient des clandestins – des marginaux ou des écrivains de science-fiction.

Véritable ovni, au milieu d’une SF hexagonale qui se complaît un peu trop dans les combats sociétaux d’arrière-garde

Le dernier opus de Romain Lucazeau pourrait reprendre à son compte cette déclaration fameuse. En imaginant un monde où les empires perses et carthaginois n’ont jamais cessé d’exister, et où ils imposent sur le monde leur dictature militaire impitoyable, aidés par une technologie nucléaire et spatiale surpuissante, il déploie une étrange uchronie dans laquelle « l’incident Jésus », comme l’appelait Frank Herbert, ne serait jamais survenu. Vallée du carnage raconte ce monde avec un jusqu’au-boutisme presque jamais égalé dans la violence et le désespoir. Un véritable ovni, au milieu d’une SF hexagonale qui se complaît un peu trop dans les combats sociétaux d’arrière-garde.

Il faut dire que Lucazeau est un type à part dans le monde très fermé des auteurs de SF. Tellement à part qu’il est même plutôt mal vu, cumulant les crimes de lèse-majesté : pas vraiment politiquement compatible avec le post-marxisme queer qui sévit chez les nouvelles générations, il a de plus eu l’outrecuidance de faire partie de la Red Team, ce panel d’écrivains choisis en 2019 par le ministère de la Défense pour réfléchir sur les enjeux de la guerre du futur. Une participation – calquée sur ce qu’avait fait Ronald Reagan dans le cadre de son programme Starwars, convoquant les lumières de quelques grandes plumes de la SF telles que Robert Heinlein ou Arthur C. Clarke. qui n’avait pas vraiment plu dans le milieu, globalement inféodé au prétendu « combat intersectionnel » et plutôt réticent à toute idée nationale et surtout à toute prise de hauteur politique ou théologique. En ne quittant jamais des yeux ses origines, Lucazeau projette au contraire son regard loin, très loin, vers un abîme de plus en plus vertigineux.


Vous revenez tout juste des Utopiales. Comment se porte la science-fiction française selon vous ?

Pas si mal, car plus apaisée que par le passé. J’ai participé à des tables rondes, dont une sur le thème « La Matrice, Nouveau théâtre des opérations ». Un titre un peu étrange, mais qui m’a permis de discuter avec un expert sur la question du rapport entre guerre et numérique. Quand la journaliste a expliqué mon appartenance à la Red Team, aucune réaction dans la salle, ce qui est positif. Certains débats sont à présent passés et digérés et on revient à des comportements relativement normaux. On voit que l’entièreté du champ de discussion de la science-fiction n’est plus polarisée par les considérations idéologiques. La SF a toujours beaucoup traité la question du genre et la question de la reproduction humaine. Là-dessus, il n’y a pas grand-chose de nouveau. Si ce n’est que nous sommes peut-être dans une séquence où beaucoup d’auteurs cherchent à cacher leur médiocrité derrière le combat idéologique. De toute façon, la littérature, ce sont d’abord des générations qui s’opposent les unes aux autres. Et la science-fiction est surexposée à l’égard de cet essoufflement, car c’est un genre très déboussolé par l’irruption du futur dans le présent.

Ce qui frappe dans Vallée du Carnage, après une Nuit du Faune très apaisée, c’est la noirceur du propos.

C’est à dessein. L’écriture, je n’en vis pas, je n’ai pas de dépendance à une quelconque rémunération en tant qu’auteur. Donc, j’ai une règle, que je me suis formulée très tôt : j’essaye à chaque roman de me remettre en jeu, d’affronter un défi un peu existentiel, d’aller au-devant d’un risque littéraire, quitte à prendre des claques éditoriales. Je refuse catégoriquement de faire deux fois la même chose. Donc, Latium, c’est du space opera hors gabarit. La Nuit du Faune, c’est un conte philosophique, genre qu’une partie du public ne sait plus lire. Et Vallée du carnage, c’est un récit de guerre. À chaque fois, je prends un risque. Il y a forcément un moment où je vais me planter et je suis en paix avec ça, parce que c’est seulement en prenant ce niveau de risques qu’on peut progresser d’un point de vue stylistique. J’aimerais proposer à chaque roman une expérience radicale au lecteur. Je ne suis pas dans une optique à la Iain Banks, qui a fait son succès en écrivant peu ou prou la même chose à chaque fois – même si j’adore Iain Banks.

« Or quel est le plus grand vertige du monde humain ? L’infinité du mal en nous »

Romain Lucazeau

On sent aussi avec Vallée du Carnage que vous aviez un truc à régler avec la violence, une sorte d’urgence viscérale de décrire la noirceur du monde…

À chacun de mes romans, j’entre dans l’écriture par une problématique personnelle. Tout l’enjeu est de transformer ce matériau en récit de science-fiction. L’histoire de Latium a pour origine la perte de mon frère, il y a des années. Ça a été un énorme deuil. Et Latium a fonctionné pour moi comme une manière de lui faire un tombeau. Donc, j’ai injecté dedans toute cette histoire d’antiquité, de culture gréco-latine, des choses qu’on partageait tous les deux. La Nuit du Faune, c’est vraiment le texte par lequel, d’une certaine manière, j’ai dealé avec ce moment crucial où mes enfants avaient grandi, où ils n’étaient plus des bébés. Je sais que ça fait un peu niais dit comme ça, mais ça a été une un vrai cap existentiel. D’où ce besoin de réinfuser un peu d’imaginaire enfantin. Vallée du Carnage correspond à une période qui était mon parcours vers le baptême. Cela faisait très longtemps que cette question de la foi me travaillait. Vallée du Carnage c’est ma façon de me débattre avec le passage du paganisme au christianisme. L’écriture du roman et le baptême ont été des processus concomitants, qui me posaient tous les deux ces questions : quel est le sens du christianisme ? Quel serait le sens d’un monde sans christianisme ? À quoi ça ressemblerait ? Parce que c’est ça, Vallée du Carnage : un monde privé de révélation.

Pourquoi avoir systématisé l’emploi de la deuxième personne du singulier ? Est-ce une façon d’éliminer de facto le « je » chrétien de l’Incarnation ?

C’est une bonne hypothèse de lecture, même si ce n’est pas forcément conscient de ma part. En revanche, ce que je m’étais dit consciemment et qui rejoint ce que vous dites, c’est qu’en décrivant les personnages de l’extérieur en toute transparence par un narrateur omniscient, on marque leur aliénation. C’est aussi un dispositif littéraire qui vise à créer du malaise, je voulais que le lecteur, à la sortie, ait goûté l’expérience d’être chaque personnage et donc qu’il ait essayé de percevoir s’il existait une différence réelle entre lui et un bourreau. Si j’ai réussi mon coup, à la fin du récit, le lecteur devrait se sentir inquiet. Parce que, pour le sens commun, pour les médias, le mal est commis par des hommes politiques du passé ou de pays lointains ravalés au statut de monstres non humains. La réalité, c’est que ce ne sont pas des monstres, ce sont des gens, et qui commettent des choses monstrueuses. Nul n’est méchant volontairement, comme disait Platon. La différence entre eux et nous n’est pas essentielle mais accidentelle. C’est une réalité : on prend des gens très bien, très éduqués, on les envoie faire la guerre, et ils font des choses horribles. Il n’y a pas tant de romans – et encore moins en science-fiction – qui mettent le doigt sur ce processus.

Lire aussi : Éditorial culture de Romaric Sangars : 2025, à la hussarde

C’est pourtant un thème récurrent, non ?

Oui, mais en littérature, et particulièrement en science-fiction, on envisage la guerre sous ses aspects politiques, sociologiques, anthropologiques. Finalement, on évacue la véritable épaisseur de la guerre au profit d’autre chose. La guerre des mondes, par exemple, illustre une thèse assez classique de l’époque qui est : « La guerre, en fait, fait partie d’un processus darwinien ». Ce n’est pas le conflit lui-même qui intéresse H. G Wells, c’est sa thèse. J’avais envie d’écrire un bouquin qui s’arrête sur l’épaisseur existentielle du phénomène, sur cette dimension glauque que possède tout conflit humain. D’où un roman où, effectivement, je mets en scène l’atrocité de la guerre de façon frontale.

Vous décrivez notamment l’invention de l’arme nucléaire comme un changement de paradigme total dans l’Histoire…

J’ai eu l’occasion de visiter des installations nucléaires militaires. On se retrouve devant un objet qui est un missile nucléaire et on se rend compte à quel point l’économie française est structurée par cet effort inouï qui consiste à porter à bout de bras la dissuasion nucléaire. Il faut comprendre que le lien causal réel n’est pas : « On a fait des fusées et donc ça nous a permis de faire des missiles », c’est : « On a décidé d’être capable de faire des missiles intercontinentaux ; du coup, on a créé Ariane ». La France est un pays absolument incroyable parce qu’on dispose de moyens limités et on arrive tout de même à réaliser cet exploit. Ça, c’est très impressionnant, mais en même temps, comment concevoir que cet effort gigantesque est déployé pour être en capacité mathématique de tuer d’un coup un très grand nombre de personnes avec un objet qui n’a pas d’autre usage ? Si tu prends un point de vue chrétien, l’arme nucléaire est un problème, il exemplifie la question sans cesse répétée du scandale du mal sur la terre.

À quel moment de l’élaboration du roman vous est venue cette idée très forte d’utiliser un background perse et carthaginois ? Est-ce que votre expérience dans la Red Team a constitué un déclic ?

Ce que je mets en scène, en substance, ce sont des technologies qui seront à peu près au point dans vingt ou trente ans. Des gens qui sont dans le métier m’ont confirmé que certaines de mes hypothèses sur le plan de la stricte « opérationnalité militaire » devraient se vérifier. Mais voilà, le déclencheur, vraiment, ça a été ces premiers jours de l’invasion ukrainienne. Personne n’y croyait. Et je me suis dit : mais c’est quoi l’histoire alternative ? Une histoire où l’Occident entrerait en guerre ? Et ensuite, je l’ai maquillé comme je fais toujours sur la base de mes kinks personnels, Carthage, la Perse. Moi, ça faisait très longtemps que j’avais l’idée de parler de l’Asie centrale antique, de la Mésopotamie, ce qui est aujourd’hui l’Afghanistan, qui a été la Bactriane, un univers au croisement du monde grec, du monde hindou, qui me fascine. Ensuite, je voulais essayer, après La Nuit du Faune où j’avais vraiment exploré le vertige face à l’immensité de l’univers, de tester un autre type de relation au vertige, à l’immensité. Or quel est le plus grand vertige du monde humain ? L’infinité du mal en nous.

« Je suis d’abord un auteur de langue et de culture françaises avant d’être un auteur de science-fiction »

Romain Lucazeau

Si on relie tous vos livres, on a l’impression que l’Antiquité est pour vous la matrice de toute l’humanité.

En tant que Français, j’ai à cœur de travailler une matière de l’imaginaire qui ne soit pas anglo-saxonne. Or, ce que je reproche à beaucoup de textes de science-fiction contemporains, c’est leur manque de fonds culturel : la plupart pourrait être écrit n’importe où, notamment en utilisant les mêmes sempiternelles références mal digérées. Ce que je connais le mieux, de par ma formation « classique », c’est effectivement la culture gréco-latine, c’est cette Antiquité dans laquelle j’ai baigné, et qui est, de mon point de vue, la matrice de l’identité européenne – dans sa version païenne comme dans sa version chrétienne. Le christianisme, c’est aussi un fait de l’Antiquité. Vous ne comprenez rien à l’Europe continentale si vous ne voyez pas qu’elle est une héritière de l’Empire romain, puis de l’Empire byzantin. Vous ne comprenez rien à la civilisation arabo-musulmane si vous ne voyez pas qu’elle s’est développée en très large partie dans le sillage du monde grec. J’ai donc voulu écrire de la science-fiction qui malaxe ce terreau.

J’ai aussi à cœur de jouer avec une vision très française de l’Antiquité, qui est la vision de Racine et de Corneille. Je suis d’abord un auteur de langue et de culture françaises avant d’être un auteur de science-fiction, et pas l’inverse. Et le cas n’est pas si fréquent, parce que le paradigme anglo-saxon est tellement dominant dans le monde de la science-fiction, qui est en plus un genre assez peu littéraire. Il y a beaucoup d’auteurs de science-fiction, mais peu sont des « littéraires ».

À travers votre recueil de poésie, on sent justement cette volonté de créer une SF qui serait une pure expérience de langage.

Un des fils de ce recueil de poésie, Langage-machine, ce sont les nouvelles expériences du réel qui sont permises par la technologie, et que n’ont pas connues, par exemple, les poètes du XIXe siècle. Baudelaire a pu décrire la solitude des grandes villes, mais personne n’a encore décrit poétiquement ce sentiment de solitude particulier de l’homme connecté avec tout un tas de machines, d’automatismes qui lui parlent. On te parle et personne ne te parle. Bientôt, on ne pourra plus faire la différence entre un ami réel et une IA générative, quand la réalité du monde, désormais, est essentiellement le monde artificiel des villes. Il faut donc décrire ces expériences nouvelles qui consistent à éprouver notre solitude dans un monde hyperconnecté, interfacé et artificiellement dupliqué.

Est-ce qu’au moins les IA ne feront pas le tri entre les vrais et les faux artistes ?

J’en suis complètement persuadé. Je pense que d’un certain point de vue, la modernité force la différence entre l’expérience du contact avec l’œuvre artistique et la consommation culturelle. Peut-être qu’un jour la consommation culturelle dépendra largement d’une production automatisée, et ce ne serait pas vraiment grave. Ce qui compte, c’est la question de l’expérience authentique, c’est Walter Benjamin. C’est l’aura. Par exemple, l’expérience de prier consiste vraiment à se mettre à genoux à certains endroits et à réciter certaines choses pour susciter les conditions d’une expérience intérieure et transcendante. Ce n’est pas algorithmique. Il y a des choses qui relèvent de l’expérience de l’aura et qui sont irréductibles. Il n’y a pas de mode d’existence digital. Il n’y a qu’un seul mode d’existence, c’est être vivant, dans le monde.

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