Polytechnicien, philosophe et chercheur à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques, Olivier Rey est notamment l’auteur de Gloire et misère de l’image après Jésus-Christ (Éditions Conférence).
Au-delà des morts survenues lors de l’attentat contre Charlie Hebdo, peut-on analyser la stupéfaction générale comme la redécouverte tragique de la violence que peut générer la représentation ?
Si en France certains musulmans n’avaient pas déjà été disposés à user de moyens violents, je doute que la publication de caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo eût à elle seule provoqué l’attentat contre la rédaction du journal. Autrement dit, les caricatures ont davantage été l’occasion d’un déchaînement de violence que sa cause unique. Reste que c’est autour de ces images que la violence latente s’est cristallisée. Au huitième siècle, l’empire romain d’Orient fut le théâtre d’une âpre querelle entre les partisans des images du Christ et ceux qui voulaient les proscrire. Des historiens assurent que les véritables enjeux de cette querelle concernaient le statut de l’empereur, le rôle de l’État, l’identité encore incertaine d’une société. Reste que là aussi, c’est autour de la question de l’image que les affrontements se coagulèrent.
Il faut, pour comprendre le fait, mesurer la puissance propre aux images. Lors du concile de Nicée II, en 787, qui après la première grande crise iconoclaste rétablit canoniquement la vénération des icônes, les principaux arguments avancés furent d’ordre théologique. Mais Basile, évêque d’Ancyre et iconoclaste repenti, cita aussi, en faveur des images, l’effet qu’avait produit sur Grégoire de Nysse, Père de l’Église, une représentation d’Abraham s’apprêtant à sacrifier Isaac : « Le Père a à maintes reprises lu l’histoire, jamais il n’a pleuré. Mais quand il a vu l’image, il a pleuré. » Au XIIIe siècle en Occident, saint Bonaventure, parmi les justifications qu’il donna à la présence d’images dans l’Église, remarqua que « ce que nous voyons suscite davantage nos affections que ce que nous entendons » – citant à ce propos les vers du poète latin Horace : Segnius irritant animos demissa per aurem, Quam quae sunt oculis subjecta fidelibus – « ce qui est transmis par les oreilles provoque moins les âmes que ce qui est soumis aux yeux dignes de confiance ».
Les images ont une puissance propre. Et une puissance d’autant plus grande qu’on ne peut répliquer à une image comme on le fait à un discours. On ne peut, si on la juge insupportable, que l’anéantir. De là les nombreuses destructions d’images dont l’histoire fut émaillée – ainsi au XVIe siècle en Europe, au moment de la Réforme. Quand l’image devient, du fait de sa diffusion tous azimuts, impossible à détruire, reste à s’en prendre à ceux qui la diffusent, ce qui a été le cas à l’encontre de la rédaction de Charlie Hebdo.
Derrière le «Je suis Charlie», diriez-vous que l’on a défendu la prolifération extravagante de l’image qui nous caractérise ? Iconoclastes d’un côté, idolâtres de l’autre en quelque sorte ?
Des origines de l’humanité jusqu’à une date récente, les images ont été des raretés. Depuis l’invention, à partir de l’imprimerie, des moyens de diffusion de masse, puis de la photographie, nous vivons dans un monde de plus en plus envahi d’images. Comme l’a résumé Günther Anders : « Auparavant, il y avait “des images dans le monde”, aujourd’hui il y a “le monde en images”, plus exactement le monde comme image, comme mur d’images qui capte sans cesse le regard, l’occupe sans interruption et recouvre sans interruption le monde. » Confrontés que nous sommes quotidiennement à une telle avalanche d’images, sur les écrans, sur les affiches, dans les magazines, partout, notre sensibilité aux images s’émousse.
Cependant, des mouvements massifs de population amènent dans nos contrées des personnes issues d’autres sphères culturelles, où le rapport à l’image est différent. On objectera que les auteurs d’attentats se trouvent depuis l’enfance tout autant exposés que les autres au déferlement imagier. Mais si jamais, dans le malaise existentiel dont ils sont la proie, ils cherchent refuge dans une tradition dont ils se voudraient les héritiers, alors la diffusion d’images que cette tradition interdit offre un point de fixation à leur ressentiment.
« Au sein des sociétés multiculturelles, ce ne sont pas tant les libertés qui s’additionnent, que les interdits »
Olivier Rey
Un danger de l’image tient au fait qu’elle semble se donner telle quelle, de la même manière, à quiconque, alors que la façon dont elle sera reçue dépend d’un contexte culturel. Le drame de Charlie Hebdo est un drame du «multiculturalisme», où ce qui se trouve reçu, au sein de la culture autochtone, comme relevant d’une tradition satirique qui, dans ce registre satirique bien identifié, permet à peu près tout, est reçu selon d’autres codes culturels comme un sacrilège épouvantable. Il me semble donc que ce qui, en profondeur, animait les foules qui ont défilé en proclamant « Je suis Charlie » était moins une défense des dessins façon Charlie Hebdo qu’une protestation contre le fait de devoir renoncer à certaines libertés, d’être sommé d’aligner ses propres pratiques, acclimatées de longue date, sur des pratiques que d’autres plus ou moins fraîchement installés souhaiteraient imposer.
Le triste, dans cette affaire, est que l’attachement à une certaine culture européenne se soit exprimé à travers la promotion de caricatures et le fait de prendre des verres en terrasse, comme si là résidait la quintessence de la culture en question. On peut espérer qu’elle ait quelques éléments un peu plus substantiels à offrir au monde.
La liberté d’expression signifie-t-elle liberté de pouvoir tout montrer-représenter-caricaturer ? Pour paraphraser Albert Camus, diriez-vous qu’ « une image, ça s’empêche » ?
Bien avant le «un homme, ça s’empêche» de Camus, il y a le récit de la Genèse, et l’arbre dont il ne faut pas manger les fruits. Cet interdit, au lieu d’amoindrir les facultés humaines, les accroît, en apprenant aux hommes que leur puissance ne consiste pas seulement à faire, mais aussi à ne pas faire. L’interdit n’est pas une restriction aux dons de Dieu, mais un don supplémentaire. L’arbre en question était moins l’arbre à connaître le bien et le mal que l’arbre à connaître bien et mal : bien si l’on s’abstient de manger ses fruits, mal si on les mange. Car manger, c’est s’approprier, c’est absorber en soi, et donc s’interdire de connaître tout ce qui, pour être connu, doit être respecté – à commencer par les autres êtres humains. En mangeant les fruits de l’arbre, Adam et Ève n’ont pas acquis une connaissance supplémentaire, ils ont introduit le mal dans la connaissance, ils ont dégradé la connaissance. Bref, ils auraient mieux fait de s’abstenir.
Cela étant, le respect d’un interdit ne vaut vraiment que s’il n’est pas soumission servile à une règle, mais adhésion à cette règle. Et comment faire la différence entre soumission servile et adhésion, sans la possibilité de transgresser qui, si elle est réelle, doit bien s’actualiser de temps à autre ? Voilà pourquoi, sur le Sinaï, la Loi est donnée à deux reprises à Moïse. La première fois, Moïse brise les tables devant le peuple adorant le veau d’or. Ce refus initial de la Loi atteste le fait que sa réception, la seconde fois, est une véritable adhésion. On connaît également la parabole évangélique, du père qui demande à ses deux fils d’aller travailler la vigne. L’un dit oui à son père, et n’y va pas. L’autre dit non à son père, puis finalement y va. Là aussi, c’est le non d’abord opposé au père qui prouve que l’éducation donnée par ce père a réussi, que le souci de la vigne a bien été transmis.
Pour en revenir aux images : il en va avec elles comme avec les champignons, il y en a de bonnes, il y en a de mauvaises, et beaucoup d’insipides. Des mauvaises, il vaut mieux s’abstenir. Mais pour que cette abstention en soit vraiment une, il est bon que la transgression s’exerce à la marge. Cela étant, les transgresseurs ne doivent pas non plus refuser la critique au nom de la liberté d’expression : on ne peut à la fois prétendre intervenir dans le débat public et récuser toute mise en cause au nom de l’immunité artistique.
Qu’est ce qui caractérise le rapport à l’image en terre chrétienne ou post-chrétienne, et en terre d’islam ?
Les périodes iconoclastes qui ont marqué l’histoire du christianisme, en Orient mais aussi en Occident, à l’époque de la Réforme, montrent que même du côté chrétien l’image, et tout spécialement l’image religieuse, ne va pas de soi. Les partisans des images durent justifier leur présence. L’interdit qui les frappe dans le Décalogue fut conçu comme circonstanciel : valable entre la chute d’Adam et la venue du Sauveur. Dans cet intervalle, l’image de Dieu que porte en lui chaque être humain avait perdu sa ressemblance – et une image fabriquée n’eût fait que répéter et propager cette dissemblance. Pour les chrétiens, c’est par Jésus-Christ, «image du Dieu invisible», que le « à l’image » va à nouveau pouvoir s’accomplir dans la ressemblance : le Christ fait sortir les hommes déchus de la dissemblance, comme Dieu a fait sortir Israël d’Égypte. Dès lors les images du Christ, et des saints qui lui ressemblent, se trouvèrent recommandées, en tant qu’invitations à se placer sous le regard du Christ et à le suivre. Non seulement les images furent permises, mais elles furent même à encourager, manifestations qu’elles étaient de la foi en l’Incarnation de Dieu en la personne de Jésus.
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La situation actuelle de l’image, dans les régions du monde qui furent christianisées, est équivoque : d’un côté, l’image reste hantée par le passé religieux – l’univers des selfies est l’héritier dévoyé du monde où l’on vénérait la Sainte Face. De l’autre, s’étant émancipée de tout cadre régulateur, l’image prolifère sans limite, en reniant ce qui jadis justifiait sa présence.
Au sein du judaïsme, l’interdit de l’image concernait en premier lieu les images de Dieu. Le commandement, pris en lui-même, peut cependant être compris comme interdisant toute image figurative – interprétation qui se trouva favorisée par contraste avec la multiplication des images dans le monde chrétien. L’islam a repris cet interdit, fondé sur l’absolue transcendance de Dieu. (Dans le christianisme aussi, Dieu est absolument transcendant; et pourtant, Il s’est incarné – antinomie dont l’icône porte à sa manière témoignage.)
À l’heure des réseaux sociaux, du mondialisme et de la libre circulation des images, le dessin de presse doit-il «se responsabiliser» et par là s’autocensurer, ou disparaître ?
Nous retombons sur la malédiction inhérente au multiculturalisme. Au sein de chaque culture s’élaborent des mœurs, s’installent des notions de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas. Le multiculturalisme se donne comme stade suprême de la liberté, comme dépassement des règles propres à une culture particulière. La réalité se révèle bien différente?: pour ne pas heurter la sensibilité des uns ou des autres, il devient nécessaire de renoncer à toutes sortes d’usages. Ce qui fait que ce ne sont pas tant les libertés qui s’additionnent, que les interdits. Dans une compétition victimaire, chaque « communauté » traque ce qu’elle juge attentatoire à sa dignité, de sorte que le champ de ce qui peut se dire ou se montrer se réduit. Le dessin de presse, avec la façon qu’a une image de s’imposer à la vue, et la facilité qu’il y a à l’extraire de tout contexte, se trouve particulièrement visé. D’où la décision du New York Times de ne plus en publier. Dans d’autres journaux, une surveillance de plus en plus étroite est de mise.
Plus la société est ouverte, plus l’espace public se restreint. Ainsi, par exemple, un citoyen jouissait il y a cinquante ans d’une liberté d’aller et venir dont on n’a même plus idée à l’heure des codes et digicodes généralisés, des caméras et des fouilles, des portiques et des badges. Cette prolifération des contrôles n’est pas sans lien avec la perte d’un fonds culturel commun. Quand ce fonds commun disparaît ne demeure, pour faire coexister les êtres, que la participation au même métabolisme industrialo-consumériste.





