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Thomas A. Ravier : le lecteur infini

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Publié le

23 janvier 2025

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Thomas A. Ravier a quelques faits d’armes à son palmarès, comme d’avoir commis pour la NRF une exégèse de Booba qui fait encore parler d’elle. C’est là son grand talent : sortir les œuvres et les auteurs de leurs mythes fondateurs, montrer ce que peut la littérature.
© Romée de Saint Céran

Les écrivains, ça va, ça vient. La modernité en dégueule par palettes entières à chaque rentrée littéraire, tout neufs, tout lustrés, déjà par leur morgue naissante, bien calfatés et préparés pour affronter les talk-shows et les arènes truquées du Goncourt. Plus besoin d’écrivains, non. Par contre, il nous faut des lecteurs. Des exégètes, qui trouvent leur génie dans celui des autres, qui relisent, repassent les contours, réfléchissent dans le sens optique du terme. Un écrivain n’est jamais aussi noble que lorsqu’il se met à genoux devant un autre. Toute envie d’écrire est le récit d’une passation de pouvoir, empêchée par les trémulations diverses de l’ego (syndrome de l’imposteur, filiation contrariée, etc.). Alors voilà, on a eu évidemment d’illustres recenseurs, à commencer par le trop méconnu Guy Dupré, sabreur de l’ombre qui emporte tout un pan du roman national dans le fulgurant Je Dis Nous. Mais aujourd’hui ? Avec Je lisais, ne vous déplaise, Thomas A. Ravier se lance dans l’exercice acrobatique de la louange. Attention : faire des louanges ne vous exonère d’aucun appareil critique, d’aucune âpreté contre la modernité, contre les concussions inertes du book’s game d’aujourd’hui. Bien au contraire.

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Dabord, Colette

En premier lieu, Ravier répare ce qui constitue probablement la plus grande injustice de l’Histoire des Lettres françaises : la relégation de Colette, immense écrivain, au rang d’une plumitive indolente et futile, dont on retient seulement les « odes à la courgette » dans les pages cuisine de Marie-Claire. Colette, sabordée douloureusement par le porte-avions Marguerite Duras, qui barre le Pacifique mais surtout l’exigence solaire de l’écrivain faite-femme, Duras qui sera la première « écrivaine », c’est-à-dire la première nihiliste féminoïde qui se complaît de caboter en eaux troubles – sinon usées. Colette est la véritable héroïne du livre – Ravier lui consacre trois chapitres entiers – puisqu’elle incarne précisément cette indécidabilité du langage qu’est la littérature, une « impérieuse légèreté » (c’est Apollinaire qui le dit). Ravier parlant de Colette, c’est de la gastronomie pure : « L’adjectif, choyé, ronronne… Le verbe, comblé, s’étire… Les noms rêvent tout haut… La ponctuation bourgeonne… L’air apprivoisé circule et chante entre les phrases… »

Contrer laveugle ennemi

D’ailleurs, Ravier milite pour l’écriture solaire – il parle de Morand comme d’un « soleil survolté », voit en Bossuet l’éclaireur patenté de la langue française, célèbre les capacités médiumniques de Proust. Et regrette que notre nouveau siècle soit celui des horizons bouchés, des monologues lugubres de scrutateurs du déclin, là où le XXe examinait dans les germinations du moderne la possibilité d’une fougue renouvelée, d’une invention constante. Quant à l’obligatoire hommage à Céline, il le convoque brillamment, rappelant à quel point l’œuvre du médecin hâbleur repose sur un « retard tragi-comique de la réalité sur le langage », excellente formule qui traduit bien la morale formaliste de la prose célinienne. Face à une « population humaine emmurée vivante derrière des épaisseurs d’écrans toujours plus hautes », la bibliophilie de Ravier est une résistance. « La virtuosité est devenue immorale », note-t-il, tout en brocardant au passage Michel Onfray, le « cannibale de Caen », coupant court à ses mensonges qui voudraient faire passer le pieu Montaigne pour un laïcard de la première heure. Salvateur.


JE LISAIS, VOUS EN DÉPLAISE, Thomas A. Ravier, Tinbad, 256 p., 23 €

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