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Les critiques littéraires de février

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Publié le

5 mars 2025

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de février.
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FABRIQUE D’UN ASSASSIN

LA LOI DU MOINS FORT, David Ducreux Sincey, Gallimard, 256 p., 20,50 €

Premier roman et coup de maître pour David Ducreux Sincey, qui nous offre, avec La Loi du moins fort, un vrai roman sur un vrai thème, ce qui est devenu assez rare de nos jours, et le fait même, ce qui est encore plus rare, avec un art déjà confirmé. Le narrateur raconte son enfance et sa rencontre décisive, durant ses vacances d’été, avec Romain Poisson, un gosse de son âge aux ambitions féroces et au tempérament de psychopathe. Décidé, dès le primaire, à faire de la politique pour dominer les hommes, il élit le narrateur comme son homme-lige, et tous deux s’entraînent à séduire la population locale entre deux séances de torture d’animaux. Si l’on sait que, trente ans plus tard, le projet sera triomphal et meurtrier, on suit essentiellement les années de formation du narrateur, lequel n’a que la fascination exercée par Romain pour échapper à la maltraitance toujours plus terrible que lui fait subir sa mère. D’une construction redoutable, le livre nous fait passer d’une cruauté enfantine aux relents comiques à une adolescence atroce et tragique dans un passionnant crescendo. Une puissante analyse du mal au prisme de l’enfance ; et des personnages dont le jeune âge n’empêche pas qu’ils se dotent d’un étonnant relief. Romaric Sangars


HUMOUR LAS

TOUS PASSAIENT SANS EFFROI, Jean Rolin, P.O.L, 156 p., 18 €

Les nouvelles pérégrinations de Jean Rolin le mènent dans les Pyrénées, à la recherche des sentiers par où résistants, aviateurs alliés, Juifs menacés et réfractaires au STO tentaient pendant la guerre d’atteindre l’Espagne. Ses recherches passent par Varian Fry, le journaliste américain qui depuis Marseille fit embarquer des milliers de personnes en danger pour l’Amérique, par Walter Benjamin, qui se suicida après avoir passé la frontière, par Theodore Fraenkel et les frères Grumbach, dont le plus jeune sera connu plus tard sous le nom de Jean-Pierre Melville. « Tous passaient sans effroi », proclame par antiphrase le titre, tiré de Vigny. Assez courte, cette enquête sur pièces (archives, documents) et sur place (randonnées, hôtels) est peut-être secondaire au sein de l’œuvre de Jean Rolin. On y retrouve cependant son inimitable humour las, ainsi que les signes d’une fascination de longue date pour l’époque et les parcours de résistants, exprimée avec le souci d’échapper à la grandiloquence. Jérôme Malbert


L’ÉTRANGER 2.0

THANATOSE, Frédéric Bécourt, Héliopoles, 264 p., 23 €

Guillaume se réveille à l’hôpital après un attentat dans une église où sa petite-amie, Alice, a trouvé la mort parmi d’autres, et dont il ressort quant à lui miraculé. La raison ? Il aurait la faculté d’entrer dans un état de « thanatose », cette défense de certaines espèces animales qui consiste à imiter la mort par un coma temporaire afin d’échapper à leurs prédateurs. En outre, le jeune homme, joueur professionnel de jeux vidéo, même réveillé, est de nature fondamentalement apathique. Couvé par une mère étouffante et se vivant insensible et extérieur à tous les événements, il décrit cliniquement les suites du drame auquel il a survécu en jouant difficilement les émotions qu’on attend de lui. Un soir, cependant, navigant, via son ordinateur, dans un univers virtuel, Guillaume tombe sur l’avatar d’Alice. Frédéric Bécourt développe avec ce troisième roman un Étranger 2.0, au sens d’Albert Camus (« Aujourd’hui, ma copine est morte, ou peut-être hier ») tenant un ton distancié, précis, avec un personnage symptomatique, à sa manière, de la déréalisation du monde vécue par une génération vampirisée par le virtuel. Habilement menée, si son projet s’enlise un peu dans la léthargie qu’il expose, sa parabole reste pertinente. Romaric Sangars


UNE JOLIE PERFORMANCE

LE PAYS DES HERBES DEBOUT, Jean Villemin, Le dilettante, 160 p., 17 €

Pour son premier roman, le plasticien Jean Villemin développe un genre d’objet littéraire conceptuel délirant qui n’est pas dénué de charme. Le narrateur est un scientifique recruté pour servir un mystérieux « Programme » puis envoyé à Nova Radom, un état fantôme où les directives arrivent sans cesse depuis une organisation lointaine, hermétique. Le territoire est envahi de roseaux dont l’odeur fétide, au crépuscule, empoisonne les chercheurs qui doivent avoir recours à une boisson spéciale pour gérer les effets indésirables. L’immense télescope installé dans cette région ne peut fonctionner en raison d’un climat aussi absurde que la végétation. Le roman progresse vers toujours plus de roseaux, de fièvre et d’aberrations, brillamment monté comme une machine insolite faisant écho à Franz Kafka et Jacques Abeille. On assiste à une jolie performance littéraire ludique, esthétique et parfois même envoûtante au gré de sa folie mathématique et équatoriale. Romaric Sangars


PERLES BORGÉSIENNES

TEXTES RETROUVÉS, Jorge Luis Borges, Gallimard, 350 p., 23,50 €

Ce volume de textes « retrouvés » comporte 70 papiers issus des Textos recobrados (trois volumes en espagnol, 1997 à 2003), couvrant toute la vie de Borges puisqu’ils ont été publiés de la fin des années 1920 au milieu des années 1980. On y trouve beaucoup de variantes de textes connus, qui montrent comment Borges recomposait ses travaux. Quant aux thèmes, ils seront familiers aux aficionados : Buenos Aires, les labyrinthes, le Quichotte, le Martin Fierro, le gaucho, Dante, Kafka. Mais aussi des articles sur Lugones, Macedonio Fernandez ou Juan Ramon Jimenez, et d’innombrables allusions aux écrivains fétiches, Chesterton, Quincey, Kipling. Au sein de ces pages érudites, écrites dans le ton rigide, sentencieux et teinté d’humour propre à l’auteur, on récolte de belles formules à retenir, comme celle-ci, mélancolique, dans un petit texte sur le cinquantième anniversaire de la publication de Ferveur de Buenos Aires : « Le temps nous apprend à éviter les erreurs, non à mériter les réussites. » Bernard Quiriny

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EXILÉS VOLONTAIRES

LES ÉTRANGERS, MANIFESTE INCERTAIN 10, Frédéric Pajak, Noir sur Blanc, 272 p., 26 €.

Le dessinateur et écrivain Frédéric Pajak poursuit inlassablement son hommage aux artistes qui l’ont formé avec le dixième tome de ses Manifestes Incertains, où il met en regard deux destins. Ici, ce sont deux fameux étrangers en leurs terres, le britannique Malcolm Lowry, dipsomane notoire et auteur du mythique Au-dessous du Volcan, sorte de triangle amoureux enténébré par le mescal et par de sourdes intuitions kabbalistiques, et Alberto Modigliani, sculpteur génial et figure notable de la bohème parisienne. Le point commun entre les deux, outre leur goût immodéré pour les marges, c’est peut-être leur « exil immobile », la façon dont ils ont fait de leur destin une somme romanesque, une clandestinité parachevée par les excès et l’impossibilité presque psychanalytique du retour au pays natal. Pajak a le don de nous emporter dans ses récits biographiques à l’écriture simple, mais fourmillante de détails cruciaux – on en sait enfin un peu plus sur l’éprouvante aventure éditoriale du chef-d’œuvre de Lowry, presque entièrement réécrit après que le manuscrit eut brûlé dans un incendie. Pour le reste, on se demande si le côté illustré est vraiment pertinent – de l’aveu même de Pajak, ses dessins sont autant de « cartes postales » qui illustrent un peu trop littéralement des existences pleines de zones d’ombre. Marc Obregon


DISPENSABLE

SATIE, Patrick Roegiers, Grasset, 216 p., 20 €

Vogue des romans biographiques et récits littéraires sur les artistes du passé, épisode 554 778 : aujourd’hui, Erik Satie vu par l’écrivain belge Patrick Roegiers. Soit une promenade dans la vie du compositeur et une tentative de définir son caractère, auquel on s’attendait du reste un peu : « Ce qui est bizarre l’attirait et le fascinait. Ce qui est du sens commun l’irritait et le mettait en colère. La fantaisie était pour lui une preuve d’équilibre. » On s’arrête ici et là sur un terme inattendu (« Dans cette sorte de pyrotechnie musicale […] s’avérait la structure mathématique de ses compositions » : s’avérait ?), et on compte les adjectifs. « Satie n’écrivait aucune note qui ne soit indispensable. » Difficile ici d’en dire autant. On découvre bien des choses malgré tout, qui donnent le sentiment qu’on ne perd pas son temps. Par exemple le résultat de cet impressionnant calcul : « Maurice Ravel, né le 7 mars 1875, était de treize ans plus jeune que Debussy, né le 22 août 1862. » Jérôme Malbert


HALLUCINATOIRE

MIRA CETI, Sébastien Doubinsky, Abstractions, 170 p., 17,99 €

Mira Ceti, c’est d’abord une étoile double constituée d’une géante rouge et d’une naine blanche. C’est sous le signe de cette dualité astrale que le franco-russe Sébastien Doubinsky inaugure son dernier ouvrage. Enquête policière aux accents initiatiques, littérature de voyage qui tutoie à la fois les dérives opiacées de William Burroughs et les péripéties marines de Jack London, ce petit roman fiévreux peut se lire comme un carnet de route hallucinatoire, épousant les traces d’un marin au destin pathétique, endeuillé par une rupture douloureuse et par une rixe mortelle dans un bar de Tanger, qui a troqué ses aspirations premières de poète et de peintre pour devenir matelot puis coursier au service d’un commanditaire obscur. Une véritable « géographie de la fuite et du malheur », à l’écriture allusive (parfois un peu trop : on aimerait pour une fois que l’auteur développe un peu plus certaines scènes trop elliptiques) mais qui emporte comme une sorte de poésie en prose déglacée aux sucs du désespoir. Marc Obregon


NOUVEAU VITALISME

LA VIE À BOUT PORTANT, Collectif, Vol à voile, 314 p., 20 €

« Pratiquer la vie hors-norme », telle est l’ambition première de Maxime Dalle et son équipage corsaire, la charmante troupe de la revue Raskar Kapac (Dalle est d’ailleurs un descendant de Jean Bart, grand corsaire au service de Louis XIV), et c’est dans cette perspective qu’ils parlent littérature, pas pour prendre la pose au Flore ni pour nourrir l’encyclopédie victimaire de nouvelles entrées. On ne s’étonne pas que ces jeunes gens se soient donc donnés pour modèles bien autre chose que les pleureuses à la mode : mais Sylvain Tesson, Olivier de Kersauson, Patrice Franceschi ; mais Michael Lonsdale ou Pierre Arditi ; mais Guillaume de Tanoüarn et Michel Maffesoli… Des aventuriers, des comédiens, des philosophes irréguliers et des mystiques en règle, autant d’esprits vifs et ardents faits pour insuffler de grandes épopées, physiques ou spirituelles, et dont les propos ont donc été collectés par notre troupe comme pour servir de viatique aux âmes bien nées. Les mots, ici, plutôt que l’idéologie ou l’afféterie narcissique, servent l’action, l’amitié, le complot, la déclaration de guerre. Alors, si vous renoncez à votre suicide programmé pour mars en raison de l’état désastreux du monde, et qu’au lieu de votre tête, vous vous décidez à viser à nouveau la vie, procurez-vous ce livre, il vous aidera à la toucher. Romaric Sangars

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