« On n’est jamais vraiment tranquille. » Cette phrase, lâchée comme un constat d’une implacable lucidité, résume à elle seule l’expérience carcérale d’un détenu. D’abord condamné à six mois ferme et douze mois de sursis probatoire pour « violence en réunion à caractère raciste », la peine a été réduite. Finalement, trois mois et une semaine derrière les barreaux avant d’être placé sous bracelet électronique. Mais cette période d’enfermement, bien que brève au regard d’autres condamnations, a laissé sur lui une empreinte indélébile. « J’ai passé trois semaines au quartier des arrivants, puis on m’a directement mis en isolement pour tout le reste de ma peine », raconte-t-il d’une voix détachée, presque résignée.
L’entrée en prison est un rituel à part entière. Un gendarme chargé du transfert de prisonniers entre le tribunal et le centre de détention témoigne : « Lorsqu’on est dans la voiture avec eux, on sent leur visage se fermer. C’est à cet instant qu’ils prennent conscience de ce qui leur arrive. »
Arrivé au petit matin dans une maison d’arrêt du Sud de la France, notre détenu passe par l’inévitable sas administratif. « On signe des PV sur les vêtements qu’on a, sur les affaires qu’on laisse, etc. » Puis viennent les dotations : des draps, des produits d’hygiène, quelques objets anodins censés accompagner l’enfermement. Au quartier des arrivants, les surveillants observent, jugent, classent. « Ils nous parlent comme si on était des êtres normaux, mais ils cherchent à nous évaluer, à savoir avec qui nous mettre pour éviter les conflits. »
Dans cette loterie carcérale, la première cohabitation s’est faite avec un jeune Tatar musulman. « J’ai un prénom à consonance orientale donc on m’a mis avec lui. Il passait ses journées à écrire des prêches islamistes sur les murs, à m’expliquer que j’étais un mécréant, que je devais me convertir », confie notre homme. Les journées s’étirent à mesure que la pression monte entre les deux hommes. « Il faisait toutes ses prières devant moi sans la moindre discrétion. » Une lettre adressée aux parents a suffi à alerter l’administration : le codétenu est déplacé. « Tous les courriers envoyés des incarcérés sont relus par les surveillants. C’est ce qui m’a permis de changer de codétenu », conclut notre homme.
Un détenu m’a contacté et m’a expliqué qu’il y avait quatre contrats de 1500 balles chacun sur nos têtes
« Le second était un jeune noir arrêté pour trafic de stupéfiants qui appartenait au réseau marseillais à Lyon. Il arrivait à faire entre 30 000 et 40 000 euros par mois mais il s’était fait attraper avec deux kalachnikovs et de la drogue sur lui. » Malgré le profil, la cohabitation se passe bien. « Il était plutôt sympathique mais disait qu’une fois sa peine purgée, il reprendrait ses activités. J’imagine qu’il y est retourné depuis », poursuit l’ancien locataire de la maison d’arrêt.
Mais le vrai danger ne venait pas forcément du voisin de cellule. Dès l’incarcération, des rumeurs se propagent. « Un détenu m’a contacté et m’a expliqué qu’il y avait quatre contrats de 1 500 balles chacun sur nos têtes, à mon ami et moi. » Ces contrats circulent sur Snapchat, dans un monde parallèle où la prison n’est plus un lieu clos mais une jungle connectée. « Toute la prison savait pourquoi j’avais atterri ici. J’ai appris l’existence de ces contrats qu’une fois sorti de la maison d’arrêt. » Les cibles faciles restent ceux qui sont condamnés pour viols, agressions sexuelles et pédocriminalité. « Eux, sont placés directement en isolement. Les matons savent très bien qu’en quartier “normal” ils ne resteraient pas longtemps en vie. »
Face à la menace, l’administration pénitentiaire prend, pour notre interlocuteur, une décision radicale : l’isolement total. « Si on nous avait mis en bâtiment, on aurait fini trucidé ou au moins agressé. » Dès lors, les journées sont passées seul, enfermé dans une cellule de quinze mètres carrés. « Le seul ajout supplémentaire, c’est qu’en isolement, on a un frigo. La cellule ressemble à une chambre étudiante parisienne. » Les livraisons de repas rythment les journées. « Ce n’est pas mauvais mais la plupart des détenus améliorent leurs repas en cantinant », c’est-à-dire en achetant de la nourriture supplémentaire. Une possibilité de cantiner qui « encombre les prisons » et rend « plus difficile les fouilles de cellules » pour Romain Baubry, député RN et ancien surveillant pénitentiaire dans la prison des Beaumettes et celle d’Arles : « Ils ont plus de nourritures dans leur cellule que dans un logement classique. » Question divertissement, dans la journée « on peut choisir entre aller à la bibliothèque ou aller à la salle de sport ».
Il y a aussi la possibilité de travailler mais le manque de place, « une quinzaine pour plusieurs centaines de détenus », ne le permet pas. C’est ce que regrette Louise*, conseillère du service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) : « C’est dommage, beaucoup sont demandeurs ! »
Les nuits sont longues, rythmées par des hurlements. « Un soir, vers 21 heures, il y a eu un enchaînement d’insultes pendant quatre ou cinq heures d’affilée, sans que jamais personne ne s’arrête ».
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Le seul répit vient de la fenêtre, ce minuscule pont vers le monde extérieur. « À travers la fenêtre, on peut discuter avec les autres détenus. » De brèves conversations, quelques mots échangés entre deux âmes perdues dans le maelström carcéral. Mais même ici, le passé rattrape. « Un détenu, supposé violeur ou pédophile, a eu son prénom crié par la fenêtre dès son arrivée. C’est pour ça qu’ils finissent en isolement, pour éviter qu’ils aient des soucis. »
Face à cela, une seule réaction : l’acceptation. « En prison, je n’ai pas pleuré une seule fois. » Une lucidité froide, teintée d’un fatalisme presque philosophique. Pas d’excuse, pas de réclamation. Le passé ne s’efface pas, il s’impose. « On n’est jamais vraiment tranquille. » Ni en prison, ni dehors. Et c’est peut-être là que commence la véritable sentence.
La réinsertion semble impossible. « J’ai été placé sous bracelet électronique. On a installé un boîtier chez moi après avoir pris les mesures de mon appartement. » S’ensuivent les rendez-vous avec le SPIP pour tenter de retrouver un travail. « Je vous coupe tout de suite, ça ne sert strictement à rien », lance celui qui termine de purger sa peine à domicile. « C’est vrai que c’est très difficile de les accompagner dans la réinsertion, surtout par manque d’effectifs et ce, malgré les accords que l’on passe avec des entreprises privées », raconte Louise.
« J’ai commencé un boulot en tant que conseiller vente dans une salle de sport. » Le CV est le même que ses collègues, les journées de travail se déroulent sans le moindre incident mais le passé remonte à la surface. « Mon employeur a appris que j’avais été condamné avant d’arriver chez lui, il m’a viré. » Un cas loin d’être isolé selon Louise : « Aujourd’hui, de plus en plus d’employeurs demandent le casier judiciaire des candidats. De fait, lorsqu’il y a marqué “passage par la case prison” ça peut être plus compliqué. » Et, d’un trait définitif, notre homme de conclure : « La réinsertion est quasi impossible pour un détenu lambda. La plupart des anciens détenus voient leur passage en prison comme une maison de retraite avant de reprendre leurs activités lucratives. »
* Le prénom a été modifié.
Tempête sous la couette au mitard
Les unités de vie familiale (UVF), créées en 2003, sont des appartements qui existent dans certaines prisons françaises (36 sur 188 prisons en 2015, selon l’OIP) et permettent des visites intimes de 6 à 72h sans surveillance. Accessibles sur demande, elles sont rares eu égard à la surpopulation carcérale (121,7 % en 2023). Salah Abdeslam, condamné à perpétuité incompressible en 2022 pour les attentats de 2015, s’est marié par téléphone en 2022, mais son isolement strict à Réau, exclut l’accès aux UVF, donc à tout rapport sexuel. La rumeur de grossesse propagée cette année a été démentie. Nordahl Lelandais, condamné à perpétuité pour les meurtres de Maëlys et Noyer, est lui devenu père en 2023 via une UVF à Saint-Quentin-Fallavier. Si entretenir une vie affective et sexuelle en prison fait partie des libertés fondamentales, la sécurité prime.





