Le téléviseur est accroché au mur décrépi et le fond sonore d’une chaîne d’information se brouille au grésillement d’un steak qui frémit dans une poêle posée sur la plaque de cuisson de la cellule. Léo*, 26 ans, arrivé à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis il y a quatre mois, est allongé sur son lit tout en fixant l’écran qui projette les nouvelles du jour. Son codétenu cuisine d’une main et, de l’autre, scroll inlassablement sur son téléphone comme un adolescent en sortie de lycée. La vie derrière les barreaux reste bien connectée au monde extérieur.
Un smartphone en prison, comment se les procurent-il ? « La cigarette, c’est l’unité de base », nous explique Léo. « Avec un paquet, tu peux avoir un service, un téléphone en localisation ou un gramme de shit. » Ces produits sont plus que des luxes : ils sont essentiels au maintien des relations entre prisonniers et à la hiérarchie interne des coursives. « Ça rentre de partout ! », lâche Éric*, surveillant pénitentiaire en Île-de-France. Il parle des téléphones, des stupéfiants, des cigarettes… Autant de biens qui circulent à l’intérieur des établissements pénitentiaires comme dans n’importe quel marché clandestin. Le business ne s’arrête pas à l’entrée des prisons, il s’y développe, s’y organise, et parfois, s’y perfectionne.
De la Santé aux Baumettes : forfaits illimités
D’après un rapport de l’administration pénitentiaire, 36 000 portables ont été saisis en 2023 dans les prisons françaises. Un chiffre qui ne représente qu’une fraction de ceux qui circulent réellement. « Des iPhone dernier cri, parfois plus beaux que le mien », grince Éric. Romain Baubry, ancien surveillant pénitentiaire devenu député RN des Bouches-du-Rhône raconte : « La plupart des téléphones rentrent par les parloirs. Les visiteurs ne sont pas fouillés mais passent par des détecteurs à métaux, qui ne sonnent pas pour tout ce qui est drogue, couteaux en céramique ou pour certains petits téléphones. » Par exemple, en 2021, une femme a été interpellée à la prison de Fresnes en 2021 avec 300 grammes de cannabis cachés dans un faux ventre de grossesse.
Lire aussi : Vis ma vie de taulard
Quant aux téléphones indétectables par les portiques de sécurité, L’Incorrect a pu en trouver dans le commerce pour la modique somme de 30 euros. C’est le cas du téléphone SimValley PX3540 qui est à peine plus large qu’un doigt humain et possède l’ensemble des fonctionnalités d’un portable classique. Certains échangent même dans les commentaires du site Amazon où chacun partage son expérience à propos des modèles. Sur la page du téléphone Unihertz Jelly pro, à la question posée par un internaute « Le téléphone sonne-t-il au portique en maison d’arrêt ? », Decarrierpro répond : « Non ce smartphone ne sonne pas au portique des parloirs… il est tout en plastique et silicium… testé et approuvé… » Nini approuve : « Il sonne pas je l’ai testé. »
Une mécanique bien rodée
Mais depuis quelques années, les drones ont révolutionné le trafic. En Corse, dans la maison d’arrêt de Borgo, c’est un appareil transportant deux téléphones et 50 grammes de résine de cannabis qui s’est écrasé dans la cour. Ces livraisons aériennes sont devenues si fréquentes que certaines prisons, comme celle de Réau en Seine-et-Marne, voient leurs filets anti-drones régulièrement endommagés. « Une livraison, c’est 250 euros, gérée par un opérateur », explique Léo. Ces moteurs volants, discrets et rapides, larguent jour et nuit dans la cour des paquets contenant des téléphones, de la résine de cannabis ou encore des cartes SIM dans les cours des centres de détention. Télécommandés depuis l’extérieur de la prison par des complices, les drones passent au nez et à la barbe des surveillants, sans que ceux-ci puissent toujours les intercepter, souvent par manque de moyens.
Une fois l’opération réussie, un « repêcheur » est chargé de récupérer le colis depuis sa fenêtre « avec une fourchette tordue au bout d’un fil » avant de le redistribuer par un système de « yoyos », des ficelles envoyées de fenêtre en fenêtre permettant de faire remonter les objets de cellule en cellule. « Les détenus qui ont le plus de moyens, commandent une vingtaine de téléphones pour être certain d’en avoir au moins un. Et ça marche à chaque fois », poursuit Léo.
L’autre méthode consiste à se faire livrer par lancer en engageant des petits jeunes du quartier dont la mission consiste à envoyer le colis entouré de cellophane et accroché à une balle de tennis. « Cela arrive tous les jours, souvent dans les alentours de 15 h, on les voit seuls ou à plusieurs. Ce sont des gamins qui ont parfois à peine 12 ou 13 ans. Comme ils sont stressés, parfois ils ratent leurs tirs », nous confie Claire, voisine de la prison de la Santé à Paris. « En plus d’une quinzaine de visites de prison et cinq ans passés dans l’administration pénitentiaire, je peux dire que l’endroit où j’ai le mieux capté du réseau, c’est dans les prisons », confesse le député des Bouches-du-Rhône. Aujourd’hui, « tout le monde a accès au téléphone. Il y a toujours au moins une personne par étage qui en a un », confirme à son tour Léo.
L’impuissance de l’État
Mais pourquoi une telle impuissance des autorités ? « Si on devait sanctionner chaque détenu avec un téléphone, il devrait tripler le nombre de cellules disciplinaires », admet Alexandre*, surveillant pénitentiaire dans l’ouest de la France. « On est obligés de fermer les yeux », ajoute-t-il. Fermer les yeux sur les téléphones pour acheter la paix sociale, mais aussi sur les stupéfiants : « Dans les prisons françaises, c’est la Colombie ! Tout le monde fume de la drogue. Et tellement que, à la fin de la journée, j’ai l’impression d’être complètement drogué », ajoute Henri, en poste dans le sud de la France.
« Dans les prisons françaises, c’est la Colombie ! Tout le monde fume de la drogue. Et tellement que, à la fin de la journée, j’ai l’impression d’être complètement drogué »
Henri, agent pénitentiaire dans le sud de la France
Cette soumission d’une partie des directions de l’administration pénitentiaire s’accompagne d’une absence de volonté politique. Dans le projet de loi de finance 2025, le budget alloué à la lutte contre les drones malveillants se voit diminué de 18 %, passant de 2,8 millions d’euros en 2024 à 2,3 millions d’euros. Même son de cloche quant à la poursuite du déploiement de dispositifs de détection et de neutralisation des communications illicites (DNCI), ainsi que la mise à jour des dispositifs déjà installés pour brouiller les réseaux de téléphonie mobile 5G : 20 millions d’euros, contre 29 millions d’euros en 2024, soit une baisse de 31 %.
Mécaniquement, l’ombre de la corruption
Le chaos est une norme tacite. « Les drones passent les murs comme si de rien n’était. Il faudrait des filets anti-drones. Mais tout ça, c’est une question de budget et de volonté », explique Alexandre. Tout ici est question de budget. Même la sécurité des hommes en bleu. Cette sécurité s’achète aussi et parfois au prix fort. Pour cause, un agent pénitentiaire a été arrêté il y a deux ans dans l’ouest de la France pour corruption. Alexandre était son collègue. « Il a été attrapé en train de faire passer des bouteilles d’alcools pour les donner aux détenus. » Avant d’ajouter : « Il devait avoir passé un contrat avec eux pour acheter sa tranquillité. Résultat : il a été suspendu. » Et des cas comme celui-ci, il en existe des dizaines. Un secret de polichinelle, selon Alexandre. Entre 2018 et 2024, vingt-cinq sanctions dont vingt-deux révocations ont été prononcées par le conseil de discipline nationale contre des surveillants pénitentiaires pour trafic ou corruption.
En janvier dernier, cinq agents pénitentiaires dans le Val d’Oise ont été mis en examen et placés sous contrôle judiciaire pour des faits de corruption. Deux d’entre eux auraient acheminé des cartons vers la zone de livraison de la maison d’arrêt. Un troisième, qui n’était pas de service à ce moment-là, aurait été chargé de livrer les cartons dans deux cellules, ouvertes par les deux autres surveillants. Après la fouille des deux cellules concernées, sept téléphones portables, des chargeurs, une console de jeux Xbox et des plaques chauffantes sont retrouvées. « C’est une infime minorité qui risque cependant d’amplifier eu égard au manque de moyens accordés aux surveillants pénitentiaires », avertit Romain Baubry avant d’ajouter : « Ce genre d’activités peut conduire au drame ultime : l’assassinat de l’agent. » Un cercle vicieux donc. Qui laisse souvent les agents pénitentiaires dos au mur.
Narcotrafiquants en télétravail
Mohamed Amra, alias « la Mouche », a mis en lumière, bien malgré lui, l’ampleur du trafic en détention et la gestion continue de ses activités lucratives. Son évasion spectaculaire, le 14 février 2024, lors d’un transfert pénitentiaire à un péage d’autoroute, a révélé les rouages ??d’un empire criminel orchestré depuis sa cellule. « Ouais frérot, attends, j’vais t’guider parce que y a un barrage ! Y a les gendarmes au rond-point », conversait le narcotrafiquant avec un de ses interlocuteurs sur écoute par la police depuis la prison de la Santé à Paris.
Mais l’idée que les prisons puissent servir de plaque tournante pour le crime n’est pas nouvelle. Dès les années 80, des figures du grand banditisme, à l’instar de Jacques Mesrine ou Rédoine Faïd, ont démontré que les barreaux n’atténuaient pas leur influence. Seulement, avec l’essor du narcotrafic dans les années 2000, la dynamique prend une tout autre ampleur. Les profits de la vente de stupéfiants sont tels que les leaders des réseaux ne comptent pas lâcher prise, transformant leur période d’incarcération en télétravail. Le tournant s’opère dans les années 2010 avec la démocratisation des smartphones.
Lire aussi : Vis ma vie de maton
Le point de bascule reste l’affaire de la prison de Sequedin, près de Lille. En 2015, elle marque les esprits du grand public : un détenu, condamné pour trafic de cannabis, avait été filmé en train de diriger ses business via WhatsApp, allant jusqu’à publier des selfies sur Snapchat, le tout dans sa cellule. Une affaire qui révélait une réalité jusque-là murmurée dans les couloirs judiciaires. Marseille, avec ses cités gangrénées par le narcotrafic, incarne ce problème. Dans la cité phocéenne où les règlements de comptes rythment l’actualité – 49 homicides liés au trafic de drogue en 2023 selon la préfecture –, les prisons d’Aix-Luynes ou des Baumettes sont devenues des hubs stratégiques.
L’exemple typique, c’est l’histoire de Samir, surnommé « Le Fauve », un caïd de 32 ans arrêté en 2022 dans le quartier de La Castellane et condamné à quinze ans pour trafic de cocaïne et association de malfaiteurs. En juin 2024, une écoute téléphonique a révélé que Samir, grâce à un portable fourni par un surveillant corrompu, coordonnait une livraison de 50 kg de cannabis entre l’Espagne et la France. L’opération, interceptée par l’OFAST près de Perpignan a permis d’arrêter cinq complices mais Samir, lui, est resté intouchable derrière les barreaux.
De Nanterre à Marseille : DRH de tueurs à gages
Et les conséquences se font sentir bien au-delà des enceintes grillagées. À Saint-Denis, en novembre 2024, un jeune dealer de 19 ans, Karim, a été abattu de trois balles dans la tête devant son immeuble. L’enquête a révélé que l’ordre venait d’un détenu de la maison d’arrêt de Nanterre, en réaction à une dette de 3 000 euros. Le tueur, un adolescent de 16 ans recruté via Instagram, est passé à l’acte pour « faire ses preuves », illustrant l’emprise des caïds écroués sur la jeunesse des quartiers. Ces petits soldats sont attirés par l’argent facile et une culture de la violence glorifiée sur les réseaux sociaux.
Même procédé pour la DZ Mafia, la célèbre organisation criminelle marseillaise. Plusieurs enquêtes policières et judiciaires ont permis de révéler que le triumvirat de la bande était, en réalité, des détenus d’une prison de Marseille. Leurs noms : Amine O., dit « Mamine », Gabriel O., dit « Gaby » et Mady Z., dit « la Brute ». En 2023, le journaliste Jean-Michel Décugis, spécialisé dans le crime organisé, révélait que 85 % des « narchomicides » dans la métropole du sud ont été commandités depuis des prisons, révélant une véritable ubérisation du crime. Ainsi, en octobre 2024, un meurtre de la cité phocéenne – celui d’un chauffeur de VTC tué par erreur par un adolescent de 14 ans – a été directement lié à un commanditaire incarcéré, Hassen, âgé de 23 ans. Ce dernier aurait orchestré l’opération depuis sa cellule, illustrant la facilité avec laquelle la DZ Mafia maintient son contrôle sur le marché criminel.
À l’école du crime
« Les prisons sont devenues des écoles du crime », alertait l’ancien directeur pénitentiaire Dominique Mirassou. La surpopulation carcérale favorise les alliances entre détenus, tandis que le manque d’efficacité dans les programmes de réinsertion laisse les jeunes proies aux recruteurs des réseaux. Ajoutez à cela une société où le narcotrafic représente une ascension sociale pour certains – un dealer marseillais peut gagner 10 000 euros par mois –, et la situation se révèle être tristement complexe. Le trafic de drogue piloté depuis les prisons françaises est le miroir des échecs d’un système débordé où les barreaux continuent de protéger autant qu’ils emprisonnent, offrant aux narcotrafiquants un sanctuaire depuis lequel ils défient l’État avec une insolente impunité. Et le député des Bouches-du-Rhône, Romain Baubry, de conclure d’un air presque anodin : « De fait, il doit y avoir des Mohammed Amra dans toutes les prisons. »
* Certains prénoms ont été modifiés
Trafic d’influence
Une pléthore d’influenceurs délinquants transforment leurs cellules en véritable studio. C’est le cas de @Yns.bichoute sur TikTok qui cumule 21,8k abonnés sur ce seul réseau social. L’influenceur d’origine maghrébine aux cheveux longs a trouvé un concept original et qui peut prêter à sourire : « Un gars, un codétenu ».
@jefe95200 alias « La Mentale » maîtrise également parfaitement les codes du réseau social, cumulant 43,5k abonnés et 1,1 million de likes. Il propose à ses internautes une véritable immersion dans sa prison : séance de sport dans la cour de promenade, tuto pour faire un fondant en chocolat. Il filme à travers l’œilleton de sa porte une surveillante pénitentiaire qui serait la « meilleure » selon lui ou encore l’arrivée du rappeur Koba la D.
Plus inquiétant, les suspects du meurtre du jeune rugbyman Thomas lors d’un bal à Crépol, Kaïs C. et Yanis B. s’affichent fièrement dans leurs cellules en story Instagram en novembre dernier, soit un an après les faits. Drapeaux algériens accrochés au mur, maillots de foot et casquettes, l’intégration semble s’être bien passée pour eux.





