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Islamisme en prison : le grand déballage

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Publié le

16 avril 2025

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La prison est l’école du crime. Mais depuis quelque temps, les prisons françaises sont devenues en plus l’école de l’islamisme. Avec une diversité de comportements et de nuances qu’il convient malgré tout d’interroger. Enquête.
© Imad Alassiry – Unsplash

Serge* a connu trois prisons. Et pas des moindres : il est passé par les Baumettes, Luynes et Ajaccio, soit près de dix années de mitard si on additionne ses trois peines. Il a vu les prisons évoluer, au même titre que le sociotype des incarcérés. Les gangs historiques, qui fonctionnent selon un régime hiérarchique strictement vertical (mafia corse, mafia italienne, mafia albanaise) ont peu à peu cédé le terrain face aux narcotrafiquants d’origine maghrébine, qui se développent horizontalement, en déployant autant de micro-gangs auto-gérés. Une situation inédite dans laquelle l’islam radical joue souvent le rôle de liant social : c’est l’unique référent vaguement hiérarchique, c’est le rappel d’une autorité fantasmée – celle du prophète qu’on invoque à tout bout de champ.

Cette mutation profonde de la criminalité a évidemment des répercussions inévitables sur la population carcérale. « Si vous êtes un gwer[terme péjoratif pour « blanc » en argot, ndlr] vous avez intérêt à raser les murs. Malheureusement, les blancs en Europe n’ont pas la culture communautaire qu’on trouve chez les prisonniers blancs aux États-Unis, par exemple… Ici, lorsque vous êtes blanc, vous rasez les murs, vous êtes extrêmement isolé. Si vous êtes juif, c’est encore pire. La seule religion qui a tous les droits en prison, c’est l’islam », résume Serge en substance.

La proportion de détenus musulmans serait entre 50 et 60 %

Et pas n’importe quel islam, puisqu’on parle bien ici d’un islam ultra-violent, anti-occidental, c’est-à-dire : « radicalisé ». « Radicalisation, le terme est même trompeur. Puisqu’en fait, ils arrivent déjà radicalisés dans les grandes lignes. C’est-à-dire remontés contre tout ce qui incarne la France, le pouvoir, l’État. L’islam en prison, ce n’est même pas une religion à proprement parler. C’est plutôt un prétexte pour déverser sa haine sur la France. Il fallait voir, par exemple, les explosions de joie dans les cellules pendant l’attentat islamiste du Crocus Hall, à Moscou. Si vous voulez survivre en prison, pour être raccord avec l’ambiance, mieux vaut être islamisé. J’ai vu pas mal de Français se convertir uniquement pour se protéger, pour intégrer la grande famille des quartiers musulmans. D’autres qui se laissent simplement pousser la barbe, pour faire comme si. »

L’autre problème, c’est la rareté de l’aumônerie musulmane en prison, qui permet à n’importe quel élément influent de propager sa « bonne » parole. « Les musulmans en prison sont tout sauf religieux au sens plein du terme, confirme Serge. Tout ce qu’ils retiennent de l’islam, c’est deux choses : un code de conduite pour le quotidien, puisqu’il leur permet de supporter un peu mieux leur incarcération, et de l’autre une haine quasi-systémique pour la France, une revanche prise sur le pouvoir. » On peut aussi déceler une raison plus triviale : passer le temps. « Ça peut paraître anecdotique, s’amuse Serge, mais le principal problème d’un détenu, c’est quand même et avant tout de passer le temps. L’islam, comme tout culte religieux d’ailleurs, ça segmente les journées, ça ritualise. En plus, c’est très facile d’être musulman en prison, puisqu’il n’y a pas de tentation, pas d’alcool, à peu près rien pour vous en détourner. »

Enfants de l’ignorance

En effet, l’islam est considéré comme la religion la plus pratiquée dans les prisons françaises, bien que l’absence de statistiques officielles – interdites en France pour des raisons de laïcité – rende les chiffres précis toujours difficiles à établir. Selon le sociologue Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, la proportion de détenus musulmans serait entre 50 et 60 %, et même plus dans les maisons d’arrêt proches des banlieues. Selon le ministère de la Justice, en 2017, 25,8 % des détenus ont demandé un aménagement pour le ramadan. Enfin, le nombre d’aumôniers musulmans a augmenté de plus de 900 % en même pas trente ans, de 23 à 231.

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Ce qui n’empêche pas de constater des différences notables de profils : il y a en effet un monde qui sépare le jeune musulman incarcéré pour avoir consulté les mauvais sites, de l’apprenti terroriste qui a préparé un attentat déjoué par la police. Depuis les attentats de Charlie Hebdo, on recense désormais les personnes détenues pour des faits de droit commun mais repérées pour les risques de radicalisation, désignées par l’administration pénitentiaire sous le signe « DCSR ». En 2020, les cas de DCSR concernaient plus de 600 détenus (âgés entre 20 et 35 ans), qui s’ajoutaient aux 500 détenus incarcérés pour des liens directs avec le terrorisme. Un nombre qui a presque doublé en cinq ans. « Cela s’explique par plusieurs facteurs, estime Wafa Messaoud, qui officie en tant qu’aumônière musulmane depuis dix ans à Fleury-Mérogis. D’abord, une perte de sens généralisée qui pousse la jeunesse à embrasser des causes qu’elles ne comprennent pas. C’est très simple : l’islam qui est défendu par ces jeunes gens n’existe tout simplement pas. Ce n’est même pas un islam politique, c’est du néant. C’est un fantasme pur, une construction mentale conçue sur des clichés, des approximations, une haine virale propagée sur les réseaux… En somme, c’est une ignorance totale. Ce sont des personnes qui malheureusement, n’ont aucun savoir-vivre, qui ne savent pas même ce qu’est “vivre”, alors avoir la foi… La seule chose qui réunit tous ces soi-disant islamistes en prison, c’est l’ignorance. »

Des détenus islamistes s’improvisent imams

« L’ignorance, c’est la base de l’influence de ce soi-disant islam en les prisons, reconnaît Étienne*, un surveillant pénitentiaire. Le narcobanditisme actuel recrute chez les très jeunes personnes, issues de quartiers ultra-défavorisés, qui n’ont malheureusement aucune culture et aucune aspiration religieuse réelle. Quand on voit comment se comportent certains membres de la DZ Mafia, on se demande vraiment comment ils ont réussi à arriver aussi loin. Pas étonnant dans ce cas-là que ces jeunes, qui s’appellent eux-mêmes des “cramés” se tournent vers des causes perdues comme le djihadisme. C’est une suite logique. »

Pour la plupart des primo-arrivants ou des délinquants de droit commun suspecté de radicalisme, les « TIS », c’est-à-dire les détenus pour terrorisme islamisme, bénéficient d’une aura considérable – ils savent d’ailleurs parfaitement en jouer et s’improvisent eux-mêmes imam de fortune pour des populations en manque de repères. Comme le montrent plusieurs études, dans un rapport remis au ministère de la Justice en 2022 par deux chercheurs du CESDIP, ce qui se joue dans les prisons françaises, c’est l’agrégation de plusieurs fantasmes ethnico-politiques qui prennent leurs racines avant tout dans la misère sociale et dans l’absence de racines culturelles. Le résultat, c’est un anti-occidentalisme complètement hors-sol qui utilise la religion musulmane comme condiment intellectuel. Un condiment qui met le feu aux poudres, en l’absence de toute autorité capable de réguler.

391 : Le nombre de détenus incarcérés pour des faits de terrorisme islamiste.
550 : Le nombre de détenus de droit commun signalés pour radicalisation (DCSR).
2 800 : Le nombre de détenus radicalisés libérés depuis 2018.

En effet, parmi les spécificités de l’islam, le fait qu’il n’y a pas de clergé ni d’autorité suprême permet théoriquement à n’importe qui de s’arroger cette fonction. « La transmission de l’enseignement est primordiale chez nous, mais elle repose essentiellement sur la confiance, reconnaît WafaMessaoud. Lorsqu’un enseignant transmet quelque chose à un élève, il est censé toujours stipuler le nom de son propre enseignant… Malheureusement, dans la pratique, cette tradition est de moins en moins respectée. L’autre problème vient de l’administration pénitentiaire elle-même qui nous met parfois des bâtons dans les roues, et demande toujours plus de diplômes et de certifications pour nous autoriser à être aumôniers. »

Des solutions qui peinent à convaincre

Le manque d’aumôniers musulmans est pourtant crucial. Si, selon Serge, les aumôniers des autres religions ont un rôle plutôt limité – « ils servent principalement à faire rentrer de la viande » –, les aumôniers musulmans pourraient jouer un rôle crucial dans cette communautarisation délétère. Quant aux réponses de l’État, elles ont pour l’instant du mal à convaincre. Si des quartiers d’évaluation de la radicalisation (QER) ont été créés en 2016 à Fresnes, Fleury-Mérogis ou Osny, ils n’accueillent des détenus signalés pour une évaluation de douze semaines. En 2023, leur nombre a été porté à six, mais leur efficacité est contestée : manque de personnel formé et difficulté à mesurer la « déradicalisation ». Pas évident, puisque l’islam radical est un phénomène composite, à la fois politique, sociétal, racial, et dans de nombreux cas, psychiatrique. Sans compter les anciens radicalisés qui font les yeux doux à l’administration pénitentiaire pour espérer une remise de peine, tout en exerçant une taqîyah redoutable (dissimulation de leur détermination à faire le jihad).

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Le gouvernement semble en effet désemparé face à une menace protéiforme et qui trouve son achèvement le plus parfait en milieu carcéral. « Devenir un TIF, pour un islamiste, c’est peut-être le stade ultime de l’évolution », confirme Serge. C’est pourquoi la plupart des programmes de déradicalisation semblent voués à l’échec, à commencer par le centre de Pontourny, en Indre-et-Loire, qui a été fermé un an après sa mise en service. Conçu pour recevoir des radicalisés revenant de Syrie, sur la base du volontariat, le centre, dans lequel le ministère de l’Intérieur avait placé tous ses espoirs, avait été conçu pour devenir une sorte de modèle de réinsertion, mais s’est heurté à des problèmes fonctionnels internes et à des incompréhensions de fond sur le travail des éducateurs, qui avaient du mal avec certaines « bonnes pratiques » jugées trop militaires. Quant à la mission RIVE (Recherche et intervention sur les violences extrémistes) qui se destine à réinsérer des jeunes radicalisés à titre expérimental, avec un suivi intensif qui inclut un « référent cultuel », elle ne rencontre pour l’instant que des résultats mitigés. C’est que la « radicalisation » est encore difficile à estimer, tant elle est un phénomène à la fois collectif et individuel, à la fois intime et poreux au contexte géopolitique.

* Certains prénoms ont été modifiés


Programme d’Accueil individualisé et de réaffiliation (PAIR)

Lancé en 2018, il cible les sortants radicalisés (TIS ou DCSR). Il repose sur des binômes (psychologues, éducateurs) pour un suivi de 6 à 12 mois, avec un focus sur la réinsertion sociale (logement, emploi). En 2023, environ 200 individus y participaient annuellement, mais le programme manque de moyens pour couvrir les 500 à 700 libérations annuelles estimées. La DGSI et les services de probation (SPIP) surveillent ces sortants, mais 70 % d’entre eux n’avaient pas de prise en charge effective en 2023, selon un rapport sénatorial, soulignant un « trou noir » post-libération.

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