IMPASSE DU PREMIER DEGRÉ
LA NUIT SUR COMMANDE, Christine Angot, Stock, 180 p., 19 €
C’est au tour de l’inénarrable Christine Angot de se prêter au jeu de la nuit au musée : enfermez un écrivain dans un musée, laissez reposer une nuit durant et vous obtiendrez un tract promo haut de gamme pour le musée en question et un inédit de l’auteur à forte valeur culturelle ajoutée. Voilà une recette efficace. Oui, sauf que Christine ne suit jamais les consignes et préfère parler d’elle ; ce en quoi elle est dramatiquement prévisible. Comme toujours, elle consigne dans son style plat des souvenirs enchaînés au hasard, de sa copine Sophie Calle, de Catherine Millet et Jacques Henric, au début, rapport au sujet. « Là, est-ce que j’écris vraiment ? » demande Angot avec sa brutalité candide et vaine avant de nous faire remarquer qu’elle compte utiliser son à-valoir pour acheter un appartement. La touche Angot, c’est cette manie de sauter à pieds joints dans le trivial et le premier degré toute trippes dehors en ayant l’impression de produire des épiphanies, alors qu’elle se contente de tout éclabousser de son « moi » souffrant – une manie aujourd’hui sans originalité. Sinon, elle déballe verbatim des conversations privées, règle ses comptes avec Moix, livre la liste des meilleures copines de Sophie Calle : c’est Voici sans images et sans ellipses. Comme elle laisse venir les sujets, Angot retombe mécaniquement sur son thème essentiel : son inceste, d’autant que le fait qu’on veuille l’obliger à faire quelque chose de nuit, voyez-vous, ça relance le trauma… D’où, certainement, ce premier degré permanent qui la cloue et nous assomme, réaction à sa parole littérale de victime qui fut mise en doute, et ce dévoiement de la littérature en procès compensatoire dont elle a été, il y a vingt-cinq ans, l’initiatrice, pour notre plus parfait ennui. Romaric Sangars
HANTISES 90’s
LA NUIT RAVAGÉE, Jean-Baptiste Del Amo, Gallimard, 458 p., 23 €
Ado dans les années 1990 en province, Del Amo a vécu l’époque glorieuse des films d’horreur en VHS qu’on se prêtait au lycée. Il rend ici hommage au genre avec un excellent roman truffé d’allusions aux vieux classiques (il en signale plusieurs dans la postface, aux amateurs de trouver les autres), avec un scénario typé : un quartier pavillonnaire pour petite classe moyenne, une bande d’amis ados aux parents tous plus ou moins dysfonctionnels (séparés, alcooliques, malades, etc.), une mystérieuse maison à l’abandon dans une impasse, qu’ils ne pourront pas s’empêcher de visiter, la nuit, et qui leur réserve quelques surprises… Le roman d’ados désenchantés façon Virgin suicides hexagonal s’engrène sur un roman fantastique un peu gore ; c’est drôle, bien mené, aimablement flippant par moments, dans une ambiance fin-de-(vingtième)-siècle à la fois familière et angoissante. L’ambiance des 90’s, au fond, dont nos lecteurs nés, disons, entre 1975 et 1985, reconnaîtront le parfum ambigu. Brrr. Jérôme Malbert
ŒUVRE AU NOIR
ET PERSONNE NE SAIT, Philippe Forest, Gallimard, 128 p., 17 €
L’œuvre romanesque de Philippe Forest gravite tout entière autour d’un seul trou noir : la disparition de sa fille, frappée par un cancer à 4 ans, et narrée dans L’Enfant éternel, texte terminal sur le deuil impossible qui rendrait presque caduque instantanément toute autre tentative d’autofiction. Si l’enfant disparue est encore au centre de ce nouveau roman, sorte de rêverie « à plusieurs couches », elle ne l’est qu’en creux, comme une lointaine estompe dans une méditation esthétique sur la peinture américaine du gilded age, et sur ces quelques figures de jeunes femmes mystérieuses peintes par John Singer Sargent ou Samuel Morse. Enfants ou jeunes filles parfois spectrales qui inspirèrent Le Portrait de Jennie, film hollywoodien un peu oublié dans lequel l’imparable Jennifer Jones incarne le mystérieux modèle d’un peintre en proie à des crises d’onirisme aigu, et dont la trame servira de corps narratif au roman de Forest, qui atteste par-là même sa nature de palimpseste. « Traité de deuil et d’esthétique » pourrait être le titre alternatif de ce petit recueil précieux qui, sous ses dehors un peu anecdotiques, sous sa patine d’hommage aux contes de Noël new-yorkais, se permet quelques belles incises sur la création et sur le geste du peintre, cette pulsion de vie qui donne aux morts la couleur de l’éternité. Marc Obregon
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ÉTONNANT
TERRES DE FEU, Michael Hugentobler, Hélice Hélas, 260 p., 22 €
Cet étonnant roman du suisse Michael Hugentobler raconte l’histoire de deux personnages authentiques : Thomas Bridges, missionnaire anglican et linguiste installé vers 1870 en Patagonie, où il se prit de passion pour une langue locale, le yamana, et Franz Hestermann, prof de linguistique à Vienne dans les années 1930, possesseur d’un rare exemplaire du dictionnaire yamana-anglais du précédent, décidé à le mettre à l’abri de la fureur destructrice des Nazis… On est à cheval entre roman d’aventures (le périple de Bridges en Terre de feu, après un voyage en bateau) et récit savant (les personnages de profs dévoués à leur science), sur fond de linguistique et de langues fascinantes, comme les aimait Borges. Le yamana possède un mot, mamihlapinatapai : « Se regarder intensément dans les yeux, chacun espérant entendre la proposition que tous deux attendent, mais qu’aucun n’a encore énoncée. » Combien de langues de ce genre ont disparu et été oubliées, dans la longue histoire du monde ? Bernard Quiriny
ATTACHANT
LE GrAND TOUT, Olivier Mak-Bouchard, Le Tripode, 250 p., 20 €
Bienvenue à Berkeley, Californie, paradis des hippies, des ingénieurs de la tech et des vieux fans de poètes beat. Tout un esprit. C’est là qu’habite le héros, expatrié français, veuf, avec son chat nommé PKD, pour Philip K. Dick. Pour faire bouillir la marmite, il loue une chambre à une geek d’origine japonaise. Rencontre un compatriote venu enseigner à la fac, enthousiaste et sympathique. Tombe sur un type bizarre et charmant nommé Jack, qui parle comme s’il était London ressuscité. La petite bande de personnages imaginée par Mak-Bouchard donne tout de suite l’impression d’une famille, avec une touche de merveilleux débonnaire (et si ce Jack, en fin de compte…), sur fond de mythologies américaines et d’american dream nostalgique – ah, les seventies, les chemises à fleurs, les trips psychédéliques de Foucault, la connexion rêvée au mystère de l’Univers et au Grand Tout, etc. Un roman aux allures de film indépendant américain, attachant de bout en bout, jusque dans ses élucubrations eschatologiques. Bernard Quiriny
UN PILOTE PROMETTEUR
L’ÎLE DE L’ORGUEIL, Néo, Albin Michel, 320 p., 21 €
Nicolas d’Estienne d’Orves a changé son nom prestigieux pour signer beaucoup plus court, par son acronyme, Néo, afin d’écrire beaucoup plus long : une série de sept livres centrés chacun sur l’un des péchés capitaux. Il débute par le pire et le père des autres : l’orgueil. Sur les traces d’Hitchcock et Daphné du Maurier, notre charmant prince du mauvais goût se lance donc dans un projet aussi imposant que « grand public » et efficace. Dans le registre des séries dont le modèle narratif triomphe, Néo lance des personnages louches sur des voies express après avoir chargé de suspens des intrigues pétaradantes en vue de multiplier les épisodes. Cela relève de la recette, mais c’est fluide, pervers à souhait, et même émouvant. Qu’on en juge : un écrivain raté, Antoine Roquenaud, en passe de finir à la rue, se voit offrir la vie opposée par son propriétaire, celle de Marc Haubergier, mystérieuse vedette des lettres dont personne ne connaît le visage. L’humble par fatalité saura-t-il se comporter correctement avec l’épouse aveugle d’un autre et jugulera-t-il son orgueil flatté ? La star pourra-t-elle galvaniser le sien en prétendant pouvoir glorifier la vie du premier ? Aussi captivant que surprenant. Romaric Sangars
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PÉTARD MOUILLÉ
FILLES ATOMIQUES, Elisa Diaz Castelo, Globe, 204 p., 21 €
Parmi les modes du moment figure la relecture de l’histoire d’un point de vue féminin, ou la mise en valeur des grandes femmes derrière les grands hommes. Pourquoi pas ? Bien des tentatives hélas sont des ratages (voyez le consternant L’invisible Madame Orwell d’Anna Funder), et celle de la mexicaine Elisa Diaz Castelo ne fait pas exception. Son idée : aborder le projet Manhattan (la mise au point de la bombe américaine dans le désert du Nouveau-Mexique) par les yeux de personnages de femmes – l’épouse d’Oppenheimer, les petites mains recrutées par l’armée sans qu’on leur explique de quoi il retourne, etc. Le texte est écrit soit en prose poétique, soit en vers. L’ensemble est invariablement ridicule et opaque, avec un fourmillement de sentences solennelles du genre « Nous sommes codes et coïncidences », « ce qui ne se dit pas commence et se divise », etc. Le point de vue féminin n’apporte pas grand-chose, sinon l’exhibition d’une intention vertueuse. Bombe atomique, pétard mouillé. Bernard Quiriny
MÉTALANGAGE
TWEET N° 1, Guillaume Basquin, Tinbad, 116 p., 16 €
En s’inscrivant en préambule sous le patronage de Raymond Roussel et de Jean-Jacques Schuhl, Guillaume Basquin annonce la couleur. De Roussel, ce texte court mais d’une densité pharamineuse aura la folie méticuleuse, celle d’un « méta-texte » qui en dit autant par sa forme que par son contenu, celle d’un enchevêtrement dont on devine ici et là la gématrie interne. Dénué de ponctuation, s’inventant au fil des mots par un agencement-gigogne de digressions, d’imprécations et de commentaires terminaux sur notre post-modernité exsangue, il rend également hommage au Télex N° 1 de Jean-Jacques Schuhl, dont il serait la version 3.0, revue à l’aune d’un discours augmenté – par le numérique, par le bavardage constitutif des réseaux sociaux, interpolant ici et là les niveaux de langage, flinguant au passage le narratif covidiste et climatologique, entrevus comme les antiennes d’une propagande mondialiste anxiogène et abêtissante. Pensé comme une série de tweets géants qui seraient les canaux privilégiés d’un commentaire situationniste et furieux, presque spontané, auto-généré par des myriades de bots revanchards, le texte de Basquin s’apparente à un « texte-cerveau », comme une impression du langage à même le monde, sans passer par aucune forme de récit. Brillant et, d’une certaine façon, libérateur. Marc Obregon
UN SOMMET RETROUVÉ
LA VIE SELON BOSC, Bosc, Le Cherche-midi, 128 p., 16,80 €
Aussi génial qu’il ait été, il n’y a pas que Sempé dans la vie des amateurs de dessins de presse non-politique. Bosc (Jean Bosc, 1924-1973) fait partie de ces dessinateurs – tels Maurice Henry ou Chaval – méconnus (pour ne pas dire oubliés) qui ont élevé le « dessin d’idée » aux cimes du genre. Avec son trait minimaliste, laconique et expressif au service d’idées noires gonflées à l’ironie la plus fine ou plus simplement cocasses, Bosc, sorte d’anarchiste sans revendication, quand il ne nous arrache pas un formidable éclat de rire, réussit le tour de force de nous faire sourire en jouant avec notre intelligence et sans jamais nous désespérer de l’armée, de l’amour ou de la mort (trois de ses sujets de prédilection). Avec ce recueil de dessins inédits sélectionnés et présentés par l’ennuyeux François Morel, les éditions du Cherche-midi font œuvre de salubrité publique et nous obligent à nous demander si, comme l’écrivait Bernanos au sujet de l’espérance, la plus haute forme de l’humour ce ne serait finalement pas le désespoir surmonté. Jean Bosc s’est suicidé en 1973 à Antibes. Nicolas Pinet





