La sprezzatura remonte à loin, c’est-à-dire au XVIe siècle et à l’invention de ce mot par Baldassare Castiglione. C’est une manière chic d’être au monde, en faisant comme si tout ce que l’on réussit (parfaitement) était naturel et sans effort. C’est probablement là qu’il faut regarder pour comprendre le style preppy américain, né dans les années 50 et véritable soubassement de l’élégance décontractée jusqu’à nos jours.
Après-guerre, aux États-Unis, les étudiants des huit plus prestigieuses universités appartiennent à ce que l’on appelle l’ « Ivy League », la « ligue du lierre », à cause des murs de leurs campus, envahis par la verdure. Ce goût américain pour les signes d’ancienneté les plus récents peut nous sembler un peu ridicule, mais ce n’est pas le propos. Dans ces facs fréquentées par l’élite des WASP de la côte est, on a étudié dans des « prep schools » avant l’intégration et on essaie, un peu comme au XVIe siècle d’ailleurs, de se comporter en homme de la Renaissance, c’est-à-dire d’être bon en tout et de faire semblant d’être né comme ça. On joue au football américain, au polo ou au tennis, on étudie les sciences (ou les lettres classiques pour les plus foufous, mais jamais la philo qui est un truc de beatniks), on fait de la voile dans les Hamptons, et, quand on doit se saper pour une murge de la fraternité Phi Kappa je-ne-sais-quoi, pas question de porter des fringues qui montrent qu’on veut se faire bien voir. Plus c’est usé, de bonne qualité et marqué par l’habitude du grand air et des mondanités, mieux c’est. Hier, c’était le style des lookbooks Ralph Lauren ; aujourd’hui, c’est la tendance old money qui fleurit sur TikTok, si vous voulez un aperçu cheap. On appelle ça le style preppy à cause des prépas dont venaient les enfants de la bonne société.
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Que doit-on au style preppy ? Oh, presque tout. Côté grand public, les chemises oxford à col boutonné, les polos de rugby en ville, les vestes en tweed sans épaules qui se portent comme des survêts, les casquettes de base-ball en toile, les mocassins, les pulls en shetland brossé (les shaggy dog sweaters) et les chinos beiges. Pour ce qui vient des sports, les pulls de cricket, les cardigans d’après-match qui portent la lettre de l’université, les pantalons roses (les Nantucket Reds, initialement rouges mais délavés par les régates)… et les manteaux de polo croisés, en poil de chameau, faits pour ne pas attraper froid entre deux parties avant d’être plébiscités par les yuppies dans les années 80. Et puis, pour les plus hardis, le dédain spectaculaire des conventions : couleurs à la con, broderies sur les pantalons, fun shirts quadricolores, motifs madras pour daltoniens.
Figé sur papier glacé, avec ses couples parfaits à la Gatsby, qui semblent glisser sur un océan de champagne et de fric entre deux tennis sur gazon, le style preppy est la fondation du vestiaire classique contemporain. Précisons tout de suite, cependant, que les pantalons vert pomme ou les casquettes brodées sont une facilité, et qu’il n’y a rien de plus authentiquement subversif, comme d’habitude, que de faire mine de suivre les règles à la longe tout en faisant complètement autre chose. Regardez Miles Davis, période Kind of Blue, ou Benjamin Braddock chopant Mrs. Robinson dans Le Lauréat : preppy classique quant à la sape mais jouant légèrement « off » tout de même d’un point de vue social. En France, cela donnerait XVIe fuchsia contre VIIe canaille, et chacun jugera.





