RADICALISÉ
Les piliers de la mer, Sylvain Tesson, Albin Michel, 224 p., 21,90 €
« Quand on se prétend aventurier, il est vexant de vivre au XXIe siècle. » : c’est avec ce superbe incipit que Tesson lance Les Piliers de la mer, ce récit d’échappée superlative d’un Tesson comme radicalisé. La méthode de l’écrivain est toujours la même, il ne peut plonger en lui-même sans partir se réfugier quelque part et ce défaut lui offre à chaque fois un nouveau moteur narratif. S’il méditait, dans Avec les Fées, sur les falaises celtiques, Tesson aggrave sa position avec ces piliers, des stacks, en anglais, aiguilles rocheuses qui sont les reliques, justement, des falaises érodées par la mer et dont l’ascension physique lui offre une joie pure et une sensation mêlée d’élévation intérieure et de repli hors du monde commun. Retrouver le lieu sauvage et initiatique vers lequel les chevaliers arthuriens repartaient sans cesse pour s’éprouver est devenu une terrible gageüre dans un monde intégralement contrôlé. C’est l’exploit que ne cesse de renouveler Sylvain Tesson, dans les forêts de Sibérie, à travers la diagonale du vide, sur les sommets alpins et cette fois-ci à la crête de ces curiosités géologiques que le grimpeur-poète décide de collectionner comme autant de totems dédiés à la liberté humaine et à l’irréductibilité de son âme. Il part alors avec ses complices le photographe Thomas Goisque et le grimpeur Daniel Du Lac en quête des stacks de toutes les côtes du monde. De là, une réplique mondialisée à une menace mondialisée. Tesson tire de cette collection particulière un livre plus éclaté qu’à l’ordinaire, sans blocs inutiles ; un recueil d’anecdotes, de descriptions fantastiques et de méditations acérées sur l’inhumanité qui vient, sur la résistance spirituelle et mytho-géographique, avec une insolence plus romantique que jamais. Tesson au sommet de son art. Romaric Sangars

UNE VIE DANS LES SPASMES
Fille de la révolution, Vera Broido, Allia, 252 p., 15 €
Vera Broido, muse de Raoul Haussmann dans le Berlin dadaïste des années 1920, fut aussi dans la Russie du début du siècle une « fille de la révolution », titre de ces mémoires écrits à 91 ans. Ses parents révolutionnaires, qui l’élevèrent dans le culte du Grand Soir, connurent l’exil en Sibérie. Quand la Révolution éclate, Vera comprend vite, à leur tête, que la « fête universelle » tant attendue tourne à l’enfer, et que les bolcheviks de Lénine sont aussi autoritaires que la police du tsar. « Maman avait du mal à croire ce qui se passait : qui aurait pu imaginer que des révolutionnaires se retrouveraient de nouveau en prison, sur ordre d’un parti révolutionnaire composé de leurs anciens camarades ? » La suite raconte la fuite, l’adolescence à Paris, la vie de bohème à Vienne et Berlin, parmi les artistes. Un témoignage intéressant, quoique sans ambition littéraire, garni de photos d’époque dont plusieurs nus signés Haussmann, qui vénérait la silhouette de l’autrice. Bernard Quiriny

DÉCALAGES
Vers les îles éparses, Olivier Rolin, Verdier, 94 p., 17,50 €
En paiement d’une préface à La Guerre du Péloponnèse de Thucydide, Olivier Rolin se retrouve invité sur un navire de la Marine nationale française missionné pour ravitailler les Îles Éparses, ces miettes de l’empire au large de Madagascar, île qui les revendique, d’ailleurs, d’où l’importance d’y laisser des occupants, et donc, d’aller régulièrement leur apporter de quoi tenir. Si le livre de Rolin revêt la forme d’un journal de bord retravaillé, sa navigation dérive vers d’autres étrangetés que l’exotisme attendu. « Cette croisière marque vraiment pour moi un passage dans ma vie, ce n’est pas seulement vers les Îles Éparses que je navigue, mais vers l’état déplorable, fragile et un peu ridicule de vieux. » Mesurant le décalage culturel qui le sépare non pas tant des Réunionnais ou des Sud-Africains que du jeune équipage dont il côtoie le quotidien, Rolin médite sur la dérive temporelle tout en décrivant ou en dessinant les beautés qu’il croise. Certaines rencontres ou conversations lui donnent un aperçu curieux sur le nouvel ordre mondialisé, à la fois baroque et tragique. Ce texte bref est une pochade, mais avec la poésie et la pertinence d’une belle estampe. Rolin est vieux, certes, mais un vieux maître. Romaric Sangars.

RÉHABILITATION
La vie singulière de Thomas W. Higginson, Christian Garcin, Actes Sud, 180 p., 19,50 €
Pasteur, militant de l’abolition de l’esclavage et du droit des femmes, romancier raté mais littérateur à succès, ami d’Emerson et Thoreau, Thomas W. Higginson (1823-1911) fut aussi le correspondant d’Emily Dickinson et l’éditeur de ses poèmes, raison pour laquelle il reste connu. Intrigué, Christian Garcin a décidé d’écrire sinon sa biographie (il en existe une en anglais, par Tilden G. Edelstein), du moins un « récit biographique », avec l’envie à la fois de répondre à une question – comment cet homme si conventionnel, passé à côté de tous les novateurs de son temps, s’est-il pris de passion pour les textes de sa jeune correspondante – et de le réhabiliter – car on l’a brocardé pour les interventions qu’il s’est autorisées, lui, poète mineur, sur les poèmes de Dickinson qu’il a édités. Derrière le personnage, c’est l’époque que reconstitue Garcin, Higginson, mort à l’âge alors canonique de 88 ans, ayant connu la guerre de Sécession, la guerre hispano-américaine, la Révolution industrielle. Bernard Quiriny.

UN CORSAIRE
Jean Raspail, aventurier de l’ailleurs, Philippe Hemsen, Albin Michel, 400 p., 25 €
Proche de Raspail depuis les années 1990 (ils se sont rencontrés lors des célébrations du bicentenaire de la mort de Louis XVI, organisées par l’écrivain), Philippe Hemsen a déjà rassemblé en 2022 des articles de presse sous le titre Petits éloges de l’ailleurs. L’ailleurs figure à nouveau dans le titre de la biographie qu’il lui consacre aujourd’hui, un beau panorama qui non seulement récapitule l’existence de bourlingueur de Raspail (ah, les expéditions à travers l’Amérique dans les 50’s !) mais analyse ses livres avec soin, ce qui en fait une excellente introduction à la lecture de l’œuvre. Il consacre évidemment de copieux développements au « cas » du Camp des saints, livre qui a dévoré l’œuvre et fait basculer du champ littéraire vers le politique un Raspail qui, quoiqu’officiellement dépité, ne pourra s’empêcher de remettre des pièces dans la machine à chaque fois que l’occasion se présentera. Pour le reste, on referme ce livre avec des envies de mer et de Patagonie, comme il se doit. Jérôme Malbert

COCKTAIL FORT
Omegatown T.2, Marc Obregon, Le Verbe Haut, 116 p., 14 €
Ce second volet d’Omegatown conclut selon la même verve et la même folie prospective que le premier le roman de notre collaborateur, dont nous avions adoré l’amorce. Pas seulement par son titre, mais aussi par sa forme et son propos, il s’agit du livre le plus proche de Dantec qu’a écrit Obregon, qui s’en fait ici l’héritier concentré. Cadre narratif d’un Paris de 2040 à peine futurisé, intrigue de polar électrisée par la paranoïa et les vertiges gnostiques, style un tiers-oral, un tiers-soutenu, un tiers techno, avec de merveilleuses digressions de pamphlétaire bloyen : le lecteur est loin du paysage terne de la République des lettres actuelle. Le narrateur est toujours reclus dans un appartement robotique avec un hologramme d’Anna Karina et la mission d’enquêter pour le gouvernement sur la famille Becker, sans qu’on sache qui traque qui et au nom de quoi. Le roman est violent à tous les niveaux, des scènes morbides à la dystopie lancinante en passant par des rappels éclair des atrocités du siècle dernier : « Car oui, si le Japon a bonne presse en Occident, c’est bien parce que la bombe à hydrogène contribua à effacer sa note. » Si par mégarde vous êtes tombé sur un paragraphe de Foenkinos, jetez-vous sur Obregon, c’est le remède ultime. Romaric Sangars

LE SOLEIL ET L’ACIER
Les anges aussi connaissent le spleen, Christophe Paviot, Le Rocher, 340p, 21,90 €
Les années 70 en Californie, un crépuscule des idoles sur lequel plane l’ombre de la dope et de Charles Manson… soit un vivier d’inspiration presque inépuisable pour ceux qui voient dans cette séquence précise, temporelle et géographique, la matrice de notre postmodernité vacillante. Après Simon Liberati et son fascinant California Girls, c’est au tour de Christophe Paviot de s’engouffrer sous les mailles de l’underworld californien à travers les yeux d’une adolescente skateuse et en rupture avec l’autorité paternelle (à raison, puisque son père, nettoyeur de scènes de crime, est un parfait salopard endetté jusqu’à l’os par ses parties de poker). Moins romantique que Liberati, la plume de Paviot lorgne plutôt vers ses coreligionnaires anglo-saxons, de John Fante à Joyce Carol Oates, en passant par Stephen King, avec cette sorte de naturalisme aiguisé qui n’épargne rien ni personne – jusqu’à un serial killer finalement assez grotesque. Une réussite, à qui son titre un peu trop « feel good » ne rend pas hommage. Marc Obregon

SPACE OPERA EN SOURDINE
S.F., Franck Fisher, La Mouette de Minerve, 194 p, 15 €.
Le premier roman de Franck Fisher s’apparente d’abord à un exercice de style quasi-oulipien qui joue sur la polysémie du mot S. F, dont les initiales peuvent signifier à la fois « Sigmund Freud » et « science-fiction ». Sur ce constat très simple, l’auteur dresse le portrait d’une sorte de raté magnifique, flanqué d’un psychiatre qui le tourmente, d’une addiction sévère aux barres chocolatées bas de gamme et accablé par un TOC qui le fait compter tout ce qui l’entoure. Perdant peu à peu prise avec le réel, Gustave se persuade bientôt qu’une étrange usine produit et maquille des figurants qui vont hanter la trame de son quotidien inique… Ça commence comme Le Locataire de Roland Topor, avant de faire quelques embardées pince-sans-rire et délirantes vers la science-fiction débonnaire d’un Douglas Adams. Las, à force de voir se multiplier les pistes et les influences, le lecteur perd un peu pied aussi et l’intérêt s’étiole au fil des pages. Reste quelques brillantes incises philosophiques qui nous rappellent que l’auteur en a fait son métier et qu’il est au point sur les thématiques dickiennes d’univers clos/ouvert. Une fois n’est pas coutume, peut-être le roman eût-il gagné à être un peu plus développé, tant certains passages semblent ici accélérés. Marc Obregon.

POUR LES HAPPY FEW
Feuilleton en noir et blanc, Samuel Brussell, La Baconnière, 176 p., 19 €
Samuel Brussell est un cosmopolite d’un genre disparu, un lettré nomade qui a soif des souffles de l’esprit et des singularités. Chez lui, la littérature et la vie s’entremêlent non parce que la littérature serait un succédané, mais parce que la littérature déborde dans la vie et que la vie déborde de littérature. « Dans toute son œuvre les thèmes s’ébrouaient dans le grand désordre de la vie » écrit-il au sujet de Walser et cela pourrait définir sa propre écriture, sa propre pratique de la vie, où une conversation infinie avec de grands auteurs, des amis, des passants se poursuit en revêtant toutes les formes possibles recueillies dans ce nouveau livre composite dont la flânerie supérieure est balisée par Turin, Trieste, Jérusalem, plusieurs hôtels, Ceronetti, Walser, Stendhal, quelques rencontres de hasard… Des lieux et des êtres qui sont des carrefours et non des aéroports. Ce feuilleton de Brussell, c’est un journal de lecture, mais de lecture du monde, non par les médiations communes qui le voilent, mais par les rares brèches qui l’éclairent. Romaric Sangars.






