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Georges Bensoussan : « On peut craindre une « villepinisation » des esprits »

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Publié le

4 juillet 2025

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Après avoir cultivé un suspense insoutenable, Donald Trump aura finalement opté pour une solution militaire a minima, immédiatement suivie par une réplique iranienne puis par un cessez-le-feu entre Israël, l’Iran et les États-Unis. Une victoire diplomatique qui risque d’être de courte durée, alors que le régime des mollahs, ébranlé sur ses bases, ne semble pas décidé à rendre les armes malgré une pression toujours plus forte.
© Benjamin de Diesbach

Donald Trump a finalement choisi d’intervenir, contre son propre mantra anti-interventionniste. Est-ce une surprise ?A-t-il fait le bon choix selon vous ? S’agissait-il pour lui d’une manière de couper l’herbe sous le pied de l’État hébreu ?

L’intervention américaine dans la nuit du 22 juin apparaît comme une intervention ponctuelle sans rapport avec l’invasion de l’Irak en 2003. Et bien loin de couper l’herbe sous le pied de l’État d’Israël, elle a contribué au contraire à son succès militaire en intervenant sur les sites les plus difficiles à atteindre. L’enlisement du conflit est un risque, en dépit du cessez-le-feu, si le régime des mollahs reste en place, ce qui serait synonyme d’un retour de bâton potentiellement destructeur.

Donald Trump a parlé de l’Iran comme de la « première menace terroriste » dans le monde. Dans les chiffres, ce serait plutôt l’islam sunnite qui constituerait la plus grande menace.

Si la mouvance des Frères musulmans, aujourd’hui mondialisée, est d’ordre sunnite, le chiisme iranien, dans sa version République islamique, offre le visage d’un régime apocalyptique subventionnant jusqu’à ces derniers mois une multitude de groupes hostiles à l’État juif. Ce régime-là nourrit une partie du terrorisme mondial.

« Les médias de service public qui en toute impunité, jour après jour, violent le principe d’équilibre dans les prises de parole sans que l’ARCOM s’en émeuve. »

Georges Bensoussan

Il suffit de rappeler le massacre perpétré au quartier-général des parachutistes français le 23 octobre 1983 au Liban (58 soldats tués), l’attentat de la rue de Rennes le 17 septembre 1986 à Paris (7 morts), l’attentat contre l’AMIA à Buenos Aires le 18 juillet 1994 (85 morts), etc. Dans la lutte multiséculaire qui oppose le chiisme au sunnisme, l’Iran islamique cherche à s’imposer par la lutte contre Israël, laquelle constitue le plus sûr moyen de dominer la rue musulmane. Il sait la gloire dont il serait auréolé dans l’ensemble de ce monde s’il venait demain à bout de l’État juif. Tel est le postulat de base.

La coopération américano-israélienne est-elle une évidence pour la suite des événements ? Jusqu’où peut aller Tsahal alors que Washington assure que le renversement du régime n’est pas son objectif ?

Ni Israël ni les États-Unis n’avaient intérêt à déclarer que le renversement du régime était leur objectif, ç’aurait été le plus sûr moyen de consolider la tyrannie en place. Personne n’aime les changements de régime apportés dans les fourgons de l’étranger. Il était donc de la plus haute prudence de ne pas s’engager sur ce terrain, et tout aussi judicieux de frapper quasi exclusivement les institutions répressives du pays, à commencer par les Pasdaran et les Bassidji, sans toucher ni au peuple iranien ni à l’armée régulière. Cela posé, après ce cessez-le-feu étrange et à l’évidence prématuré, si le régime reste debout, cela n’aura été qu’une demi-victoire et les demi-victoires risquent généralement de se transformer un jour en échecs complets. Pour le reste, l’État d’Israël a montré ici sa dépendance à l’endroit des États-Unis, sa taille de puissance modeste qui doit se contenter d’objectifs limités, la destruction du potentiel nucléaire et, tout aussi important mais souvent oublié, du potentiel balistique. Et sur le premier point, il n’est même pas certain que l’État juif, contraint au cessez-le-feu par la politique erratique de Donald Trump, ait rempli tous ses objectifs.

Dans le monde religieux israélien, certains rabbins influents ont déjà considéré que ce conflit était la première pierre de la bataille finale entre Gog et Magog. Comment interpréter ce sentiment eschatologique alors que le sionisme, à la base, n’est pas un mouvement religieux ?

Ce courant religieux est une réalité en Israël mais il reste marginal dans une société occidentalisée et sécularisée. Le monde religieux juif, d’obédience orthodoxe ou traditionaliste, représente à peine 1/3 de la société israélienne. Par ailleurs, Israël est aujourd’hui moins isolé dans le monde qu’après la guerre du Kippour en octobre 1973, une période marquée par la condamnation du sionisme par l’ONU en novembre 1975.

Pourtant, et cela rejoint votre propos, domine en bruit de fond un battage médiatique qui fait de l’État juif le parangon du mal dans le monde. Il est impossible ici de ne pas penser aux figures diabolisantes du juif dans l’imaginaire médiéval, depuis les « empoisonneurs de puits » jusqu’aux pourvoyeurs de la peste noire de 1348. Pour finir présentement par les « génocidaires », exclus de l’espèce humaine par le supposé crime de masse perpétré à Gaza. Toute une armée de plumitifs, autoproclamés « spécialistes » de l’histoire de ce conflit, participe à ce battage médiatique qui a gagné une partie des universités occidentales sur fond d’une ignorance abyssale de l’histoire. Au vu du tumulte, on a le sentiment que ces agitateurs drainent derrière eux des millions de partisans. Voyez à cet égard le cas de la France où ce tintamarre est puissant, relayé en particulier par les médias de service public qui en toute impunité, jour après jour, violent le principe d’équilibre dans les prises de parole (sur ce sujet comme sur d’autres) sans que l’ARCOM s’en émeuve ni même sans que cela suscite dans le pays une indignation à la hauteur de cette censure digne de la « Bonne presse » des années de l’ordre moral mac-mahonien qui avait suivi l’écrasement de la Commune en 1871. Or, en dépit de ce formatage de l’opinion, près des 3/4 des Français ont soutenu les frappes israéliennes contre les sites nucléaires iraniens. Cette surprise est de même nature que celle qui, les soirs d’élection, laisse ébaubis les commentateurs devant les succès du Rassemblement national. La France réelle leur échappe, ils la voient peu et la regardent mal, et lorsqu’elle surgit comme jadis les Gilets jaunes, ils en sont déboussolés.

Le régime des mollahs avait fait de l’antisémitisme son fer de lance, alors qu’auparavant l’Iran entretenait des relations plutôt bonnes avec Israël. Le peuple iranien, cultivé et lettré, a-t-il vraiment été endoctriné par les mollahs sur ce sujet ? D’où vient vraiment l’antisémitisme du régime ?

Le régime iranien récuserait le terme antisémitisme et parlerait, lui, d’antisionisme habité par sa volonté obsessionnelle d’éradiquer l’« entité sioniste », cette « tumeur cancéreuse » pour reprendre ses termes. Cette haine éradicatrice prend sa source dans l’anti-judaïsme qui caractérise le chiisme persan. Ignorer cette tradition comme ignorer la condition effrayante des juifs dans la Perse du XIXe siècle (aussi terrible voire pire qu’au Maroc et au Yémen), c’est ne pas comprendre que les mollahs qui ont reconquis le pouvoir en 1979, après l’avoir perdu dans les années 1920 avec l’avènement des Pahlavi, mettent leurs pas dans ce qui fut toujours la politique d’exclusion du clergé chiite vis-à-vis des juifs.

Lire aussi : Syrie : vers la fin des sanctions ?

La communauté juive d’Iran qui a fondu comme neige au soleil depuis 1979, est aujourd’hui étroitement surveillée. La haine des mollahs, comme d’ailleurs la plus grande partie de la haine antijuive dans le monde, s’est déplacée contre l’État d’Israël. De là un antisionisme qui se traduit en antijudaïsme d’État, décomplexé, qui est allé jusqu’à organiser une « conférence internationale négationniste » à Téhéran en 2006 et à y recevoir en grande pompe le faussaire antisémite et négationniste français, Robert Faurisson. Mais cette passion antijuive n’est pas forcément celle de toute la population, même si de nombreux préjugés antijuifs demeurent dans la culture traditionnelle. Un gouffre sépare ce régime soutenu par moins de 20 % de la population, et le gros d’un peuple bien plus éduqué que ceux de la région (on y compte plus d’étudiantes que d’étudiants). De là le paradoxe de deux États en guerre dont les peuples ne se haïssent pas.

L’Europe reléguée au stade d’observatrice dans ce conflit a-t-elle pour autant un rôle à jouer sur le plan diplomatique ?

De quelle Europe parle-t-on ? S’agit-il de l’Irlande et de l’Espagne farouchement anti-israéliennes ? S’agit-il de la Hongrie ou de la Pologne qui soutiennent l’État juif ? S’agit-il de l’Allemagne dont le soutien qu’elle apporte à Jérusalem est digne et puissant, elle dont le chancelier Merz déclarait récemment qu’Israël « faisait le sale boulot pour nous tous » ? Ou s’agit-il de la position erratique d’un président français qui parle morale quand il s’agit d’enjeux existentiels, récitant en bon élève sa leçon sur le distinguo entre légalité et légitimité à propos des attaques américaines du 22 juin ? À l’instar de Jean-Luc Mélenchon, peut-être a-t-il aussi intégré la nouvelle démographie française qui a fait de l’islam la deuxième religion du pays. De là des positions apparemment versatiles. Pourtant, sur la longue durée, elles ont plus de cohérence qu’on ne le dit. En effet, depuis son refus de participer à la marche contre l’antisémitisme le 12 novembre 2023 jusqu’à l’exclusion à l’été 2024 des exposants israéliens de l’armement à Satory et au voilement de certains exposants israéliens à la rencontre du Bourget en juin 2025, l’attitude du président français, fondamentalement pro-arabe, s’inscrit banalement dans la longue tradition d’un Quai d’Orsay peu empathique à l’endroit du sionisme en général (à l’exception de la déclaration Cambon de juin 1917) et de l’État d’Israël. Mais à des degrés variables selon les époques et les présidents. À cet égard, la démographie faisant loi, on peut craindre une « villepinisation » des esprits les moins courageux. Et dans ce pays, il y en a pléthore.

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