Il est sans doute le plus grand auteur latin classique, à l’origine d’une œuvre monumentale qui compte discours, correspondances et traités en tout genre. Source de l’humanisme occidental, rien ou presque de sa pensée ne semble pourtant être resté, comme si sa réputation avait tout éclipsé. À peine se souvient-on de quelques éléments biographiques – originaire de la classe équestre, il devient à force de travail l’un des avocats les plus brillants de Rome, avant de se lancer en politique ; élu consul en -62, il est le premier homo novus (aucun de ses aïeux n’a occupé de charge publique) depuis une trentaine d’années à remplir le cursus honorum ; sénateur proche du parti conservateur (les optimates, opposés au réformisme des populares), il déjoue le coup d’État de Catalina puis se lie à Pompée contre César, puis à Octave contre Marc-Antoine, mais finit trahi et assassiné.
Lire aussi : « Le Prince et la loi en Occident » : miroir des bons princes
Passionné par la philosophie, à laquelle il s’adonne lors de retraits de la vie publique (notamment en 46-44), Cicéron n’est pas philosophe à proprement parler, et on l’a même souvent réduit au rôle d’introducteur de la philosophie grecque dans le monde latin. Inventeur d’innombrables mots latins pour traduire des concepts nouveaux, il doit à cette langue autant qu’elle lui doit : elle fit de lui le plus grand orateur et prosateur de son temps ; premier Romain à écrire des textes philosophiques en latin plutôt qu’en grec, il enrichit ses gammes pour en faire le référent occidental qu’elle est devenue. Plutôt éclectique en matière philosophique, Cicéron emprunte à Platon, Aristote et beaucoup d’autres ; critique sévère de l’épicurisme, il sera un compagnon de route contrarié des stoïciens (il réfute leur fatalisme). Pas toujours précis ou rigoureux, on le dit aussi hésitant, ballotté par les crises qui menacent la République romaine – d’où l’usage assez classique des dialogues qui, s’ils servent chez lui à de longs exposés, sont aussi le moyen d’une pensée dialectique faite de mouvements et ouverte à la discussion.
Ses thèmes de réflexion touchent à toutes les sphères de la vie. Sociale, spirituelle et divine, la nature humaine cicéronienne est vouée au perfectionnement moral : anti-machiavélien avant l’heure, Cicéron sera un défenseur acharné de la culture des vertus et des devoirs qu’ils induisent. La vertu doit être recherchée pour elle-même et se manifeste dans les actes que l’on pose ; c’est la sagesse qui rend heureux. Ces réflexions s’appuient sur une théorie du droit naturel : les hommes sont faits pour la justice, et la raison est le moyen qui leur a été donné par Dieu pour découvrir cette loi universelle et éternelle qui nous précède et contre laquelle le droit positif ne saurait aller. « La loi est la droite raison, conforme à la nature, constante et immuable. C’est elle qui appelle au devoir en ordonnant, et détourne de la fraude en prohibant. » Il nous faut, par la raison, accomplir la nature. Politiquement, il penche pour le régime mixte, combinaison des vertus monarchiques, aristocratiques et démocratiques ; mais plus expérimentaliste que théoricien, lui trouve son modèle dans les beaux jours de la République romaine qu’il voudrait faire revivre. C’est finalement le Songe de Scipion, inspiré par un mythe platonicien, qui est le plus saisissant : tout en soulignant la relativité des choses humaines, Cicéron s’y fait l’avocat de l’immortalité de l’âme, les justes étant promis à un sort enviable après la mort, sans quoi la vie serait absurde. Comment ne pas y voir, au cœur de l’empire païen, une pédagogie rationnelle de ce Dieu qui bientôt allait s’incarner ?





