Depuis une vingtaine d’années, nous avons assisté dans nos villes à une prolifération de cyclistes et autres praticiens d’objets roulants (trottinette, monoroue électrique, hoverboard…) définis par la novlangue contemporaine comme les acteurs de la « mobilité douce ». Vivement encouragé par les politiques publiques au nom de la protection de l’environnement et de la lutte contre la pollution atmosphérique causée par les véhicules thermiques, le développement du vélo s’est ainsi propagé en toute bonne conscience et même avec un sentiment de supériorité éthique et un esprit militant faisant de la plupart des cyclistes urbains une avant-garde roulante de cet « Empire du Bien » que Philippe Muray décortiqua avec maestria. Flatté et promu par la doxa officielle, le cycliste s’est donc imposé comme le nouveau genre humain de nos cités et gare à celui qui ne lui cède pas la priorité.
En tant qu’inlassable piéton et ne possédant pas de permis de conduire (né en 1969, j’ai grandi avec le slogan de la prévention routière « Boire ou conduire : il faut choisir » auquel j’ai obéi sans hésiter), je souffre quotidiennement, à Toulouse où je vis, de ces gougnafiers roulant trop vite, grillant les feux, empruntant les trottoirs, insultant ceux qui contrarient leur emprise sur l’espace public… L’un des aspects frappants de l’incivilité de l’« homo velopidus » est son extraordinaire homogénéité. Nulle frontière générationnelle ou sociale dans ce fléau. Vieux, jeunes, bobos, marginaux, hommes, femmes, cadres dynamiques : tous partagent la même mauvaise conduite dopée par l’impunité dont ils bénéficient. Pas de radars, d’amendes, d’horodateurs ou de maraudes de policiers municipaux pour ces délinquants à pédales. Autre fait saillant : la psychologie singulière de ces individus qui, une fois juchés sur leurs engins, se considèrent en maîtres absolus au mépris de ceux ne partageant pas leur mode de locomotion. Pourtant, à part peut-être une minorité de fanatiques, le cycliste est lui-même, par moments, un piéton et/ou un automobiliste souffrant dès lors des agissements des autres cyclistes… On ne peut donc leur concéder l’ignorance des maux qu’ils causent. C’est à croire que se produit chez l’« homo velopidus » une sorte de dédoublement de la personnalité, un peu à la manière du processus transformant le paisible Docteur Jekyll en terrifiant Mister Hyde…
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On m’objectera que l’extension du domaine du vélo et de ses dommages collatéraux obéit au sens de l’Histoire, que l’on ne reviendra pas en arrière, que l’on n’arrête pas le progrès ou le déclin. Je ne le crois pas et l’ampleur des nuisances atteint parfois une telle évidence que même des maires doivent mettre le frein sur le guidon. En France, Agen, Lille ou Nice ont banni le vélo de certaines zones ce que l’on nomme l’hyper centre. La solution ? S’il veut les traverser, le cycliste met pied à terre. Rien de plus simple. À Séville, même politique de restriction. Séville fait d’ailleurs partie de mes villes de cœur avec Naples, Istanbul ou Beyrouth. Dans chacune d’elles, le cycliste est contenu ou inexistant pour des raisons autant topographiques que culturelles. Je ne m’y suis déplacé qu’à pied, en bateaux et très parcimonieusement en taxis, y compris à Beyrouth où la bagnole est reine, les transports en commun quasiment absents et le piéton considéré comme un original. J’aime le ballet des voitures et des scooters napolitains qui forment une chorégraphie parfaite orchestrée par les klaxons. À Istanbul, j’ai observé de magnifiques embouteillages depuis un pont sur le Bosphore. J’ai grimpé et descendu des rues de l’ancienne Constantinople où des porteurs charrient à dos d’homme des charges invraisemblables.
Alors, de temps en temps, afin de renouer avec ce bonheur simple de marcher dans une ville débarrassée de la pollution des vélos, je prends un avion. Mon bilan carbone en pâtit, mais c’est le prix à payer pour en finir, l’espace de quelques jours, avec les cyclistes.





