NOUVELLE POUSSE
HISTOIRE VIVANTE
MÉMOIRES DE CORTÈS, Christian Duverger, Fayard, 405 p., 24€90
L’exofiction, ce procédé qui consiste à fantasmer la vie d’un personnage illustre pour en tirer la substantifique moelle d’un roman, serait-elle en passe de devenir la nouvelle mode à éviter ? On aurait tort de voir pareil procédé chez Christian Duverger : spécialiste de l’histoire coloniale en Amérique latine, il a signé une somme biographique sur Hernan Cortez, à qui il consacre un roman en cette rentrée. Mais attention : Mémoires de Cortès se révèle, plutôt qu’un roman, une méditation sur l’Histoire qui rend hommage aux Mémoires d’Hadrien de Yourcenar, s’interrogeant sans cesse sur l’authenticité du récit littéraire – Cortès ayant lui-même écrit son autobiographie en inventant un narrateur de toutes pièces. S’il se permet au passage de tordre le coup aux habituels clichés qui collent à la peau du conquistador, également homme d’état, génie militaire et fin lettré, montrant un homme qui aima passionnément cette « Nouvelle Espagne » pleine de promesses, Duverger se montre vraiment passionnant lorsqu’il questionne ces deux « modalités gémellaires » de la fabrication de l’Histoire : « les archives mortes et le souvenir vivant ». Une brillante entrée en littérature. Marc Obregon
RACINE AU SUPERMARCHÉ
LES TERRES MORTES, Gabriel Boksztejn, Unicité, 296 p., 20€
Autour d’un supermarché, son directeur, son directeur adjoint, la caissière qui est la belle-sœur du premier, la mère, folle, de cette dernière, un chef de rayon, son neveu homo, etc., Gabriel Bokstejn déploie une humanité aussi variée par ses conditions que ses passions ou ses drames. Chaque chapitre porte une voix, glissant du narrateur au personnage, épousant les tempêtes intérieures, le livre développant comme un chœur antique de la vie moderne, chaque membre de ce chœur ayant droit à sa défense comme dans les tragédies classiques, et le drame se nouant peu à peu après qu’Émilie, la caissière, ayant tenté d’user abusivement d’un coupon de réduction, s’est vue menacée de licenciement puis soutenue par le syndicat, thème qui n’empêche pas, en périphérie, des amours illicites, plus ou moins bourgeoises, et des ambitions chauffées à blanc. Ce premier roman de Boksztejn pèche sans doute par son trop-plein, mais on ne peut que saluer son ambition, son souffle et son style. Romaric Sangars
VROMBISSANT
MONSIEUR MOUCHE, Claude Alain Arnaud, Le Dilettante, 126 p., 15 €
Autour d’un supermarché, son directeur, son directeur adjoint, la caissière qui est la belle-sœur du premier, la mère, folle, de cette dernière, un chef de rayon, son neveu homo, etc., Gabriel Bokstejn déploie une humanité aussi variée par ses conditions que ses passions ou ses drames. Chaque chapitre porte une voix, glissant du narrateur au personnage, épousant les tempêtes intérieures, le livre développant comme un chœur antique de la vie moderne, chaque membre de ce chœur ayant droit à sa défense comme dans les tragédies classiques, et le drame se nouant peu à peu après qu’Émilie, la caissière, ayant tenté d’user abusivement d’un coupon de réduction, s’est vue menacée de licenciement puis soutenue par le syndicat, thème qui n’empêche pas, en périphérie, des amours illicites, plus ou moins bourgeoises, et des ambitions chauffées à blanc. Ce premier roman de Boksztejn pèche sans doute par son trop-plein, mais on ne peut que saluer son ambition, son souffle et son style. Bernard Quiriny
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EN VRAC
GLAM TRAGIQUE
L’AMOUR MODERNE, Louis-Henri de La Rochefoucauld, Robert Laffont, 256 p., 20 €
L’Amour moderne est le beau titre d’une pièce qui ne sera pas écrite par le personnage principal du roman, Ivan, mais pour être éventuellement vécue. C’est suite à l’assassinat d’un ami de CM2, Alexis, par un père décidé à liquider sa famille, que le drame éloigne Ivan de la vie réelle pour en faire un dramaturge célèbre, puis sur le déclin, auquel Michel Hugo, ancien ministre, tyran domestique et roi du théâtre, commande donc cette pièce pour ressusciter sa femme, Albane, actrice oscarisée en pleine léthargie qui se trouve liée au drame d’Alexis. LHDLR nous offre un cocktail habile et bien frappé entre nouvelles morales et vieilles hypocrisies, vaudeville et tragédie, paillettes et sépia, cynisme et jouvence, le tout présenté sur une trame aux motifs hypnotiques. On évoque aussi la vague de suicides de 1994, les coulisses priapiques du génie de Victor Hugo et la régression vestimentaire de la bourgeoisie dans ce roman où l’ambition des adultes se joue comme une farce cruelle entre l’enfance et la nostalgie. RS
BRILLAMMENT LÉGER
VOYAGE VOYAGE, Victor Pouchet, Gallimard, 192 p., 20 €
Un couple, ébranlé par une fausse couche, prend la voiture pour s’aérer loin de Paris. Destination : Mécringes, dans la Marne, où se trouve… le musée des Poids et mesures. Quoi de plus gai que les micro-musées de province, tous plus insolites les uns que les autres ? Victor Pouchet signe un court roman à l’humour doux-amer, qui rappelle le ton d’Arnaud Dudek – même drôlerie, même inclination au jeu et aux inventions potaches, même mélange de légèreté et de mélancolie. Le portrait des personnages est réussi, avec leur désir de s’effacer, de passer de l’autre côté de la vie, dans les non-lieux où ils pourront oublier le drame intime qui les a lancés sur la route. Le Kyriad de Narbonne Sud, par exemple : « Il y avait quelque chose de rassurant à dormir dans un lieu étudié pour coûter le moins cher possible et pour exister à peine, comme s’ils vivaient pendant quelques heures dans un mirage périphérique. » Tout petit roman, léger comme une plume, qui laisse une impression volatile : c’est loin d’être déplaisant. Jérôme Malbert
PRENANT
CLANDESTIN FAMILIAL, Jean Desportes, Le Rocher, 462 p., 22,50 €
Romans sur les cathos tradis, suite : après Bénie soit Sixtine de Maylis Adhémar, voici Clandestin familial de Jean Desportes. Hubert et Marie-Cécile ont eu beaucoup d’enfants, dont l’un ne s’intéresse pas aux filles. Inquiétude, puis scandale, quand il annonce enfin la couleur (« une grenade avait explosé dans la bonbonnière »). Étrangement, ce n’est pas ce thème de l’acceptation de la différence au sein d’une famille tradi qui est le plus intéressant dans ce roman, surtout que la caricature guette (l’ado gay se confessant : « J’aime mon pantalon en laine, car il est assez serré »,il fallait oser) ; c’est plutôt l’espèce de saga balzacienne en-dessous, avec la boîte familiale qui dévisse, le père qui rate son virage industriel, les histoires d’argent, d’industrie, de dynastie. Elles densifient le récit et l’éloignent des sujets de morale sexuelle. À l’arrivée, le roman s’avère prenant et franchement réussi, quoique pour d’autres raisons, peut-être, que celles imaginées ou voulues par l’auteur. BQ
ENFANCE AUX MANETTES
JACKY, Anthony Passeron, Grasset, 208 p., 19€50
Après le succès de son premier roman, Les Enfants endormis, Anthony Passeron propose un récit d’enfance sous un prisme original, celui de la progression de la culture vidéoludique durant les années 80 et 90, des premiers Atari à la Sega Megadrive en passant par la NES. Les consoles fascinent et passionnent le duo qu’il forme avec son frère jumeau, servant aussi d’échappatoire pour une vie familiale éprouvée – un père boucher épuisé par son travail, un oncle toxicomane, une cousine sidaïque, la séparation parentale, des suicides… L’angle est intéressant et manifeste d’ailleurs le formatage mondial opéré par l’industrie du divertissement qui fournit rétrospectivement les mêmes madeleines de Proust à des milliards d’humains. Mais c’est écrit si plat, que même si la chose se lit sans déplaisir et témoigne d’une sensibilité aiguë, on se dit qu’il aurait tout de même été sage d’écouter sa mère, de lâcher parfois les manettes et de se renseigner chez les grands auteurs sur les possibilités du style. RS
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AU PILON
DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA VIE, Fabrice Humbert, Calmann-Lévy, 236 p., 19,90 €
Parce qu’on l’a déjà lu cent fois. Dans une France en proie au chaos, un père quitte Paris en voiture avec ses enfants pour rejoindre une hypothétique « république libre du Jura ». L’écroulement du pays ne tient pas ici à une épidémie ou à une catastrophe écologique mais à une guerre entre « Rouges » et « Bleus », dénominations neutres qui écartent la balourdise militante des dystopies sur le climat ou la montée des extrêmes, mais qui ont l’inconvénient de maintenir le récit dans une abstraction un peu lisse. Pour le reste, Fabrice Humbert coche les cases du scénario-type : la voiture qui tombe en rade, les bivouacs dans des clairières, les rencontres inquiétantes, etc. Surnagent quelques scènes comme celle du château, avec son ambiance gothique. Le lecteur se réveille pendant quelques pages, puis se rendort. BQ
NÉRONA, Hélène Frappat, Actes Sud, 146 p., 15 €
Parce que c’est un ratage complet. Avec Nérona, Hélène Frappat s’aventure dans la satire antipopuliste : elle met en scène une dictatrice qui ressemble un peu à Trump, un peu à Meloni, un peu à Orban, un peu à tout le monde. Il est question de climato-scepticisme, de rétention de migrants, d’anti-wokisme – attention, messages ! Déjà dans les mains d’un écrivain authentiquement comique, ce genre de livre aurait été risqué. Dans celles d’une écrivaine aussi peu drôle qu’Hélène Frappat, c’est une catastrophe sur toute la ligne : gags qui ne marchent pas, enchaînements incompréhensibles, construction erratique, tout rate avec constance. À ce niveau de fiasco, c’est un spectacle, une curiosité, un nanar galactique. Si l’auteure se prenait moins au sérieux, ce serait attendrissant. JM
ILS APPELLENT ÇA L’AMOUR, Chloé Delaume, Seuil, 176 p., 19€
Parce qu’un discours de post-adolescente radicalisée suffit désormais à peine à épater une galerie déjà saturée d’auto-proclamés brûlots féministes. Et qu’à voir la fuite en avant de Delaume vers une sorte de narcissisme décomplexé qui se justifie par un constant apitoiement sur soi-même, on se demande bien quel est son public. Ici encore elle met en scène son alter ego romanesque, Clothilde Mélisse, aux prises avec un passé encombrant (une histoire d’amour toxique avec un mâle dominant) pendant un week-end en province entre copines. L’amitié et la weed parviendront-elles à dissiper ces mauvais souvenirs ? C’est l’argument très simple de cette espèce de Club des 5 au Pays du Patriarcat, évidemment totalement dénué d’humour. Un gâchis. MO
LA NUIT AU CŒUR, Nathacha Appanah, Gallimard, 283 p., 21€
Parce qu’on ne s’écarte jamais d’un tract académique à l’usage de ces nouveaux couvents pour jeunes filles que sont les séminaires néo-fem. Sur un thème sensiblement identique à celui de Delaume – les hommes toxiques – la romancière mauricienne signe une sorte de fiction documentaire guindée, malgré des saillies lyriques absconses. Le livre commence d’ailleurs comme une sorte d’exercice mental à la Pirandello (réunir dans une même pièce trois hommes que rien ne rapproche si ce n’est leur sale manie de tabasser leurs rombières) où Appanah annonce la couleur : il s’agit « d’inverser les rôles », de « devenir à son tour un petit bourreau ». L’ambition secrète aurait été de comprendre les mécanismes qui conditionnent notre rapport aux femmes, mais n’est pas William T. Vollman qui veut. MO
TOUTES LES VIES, Rebeka Warrior, Stock, 277 p., 20,90€
Parce que le deuil n’est pas une excuse. Fallait-il que la chanteuse Rebeka Warrior nous inflige cette laborieuse rédaction de 6e sur les derniers moments de son grand amour ? Non contente d’être incapable de faire une phrase qui ne soit pas un simple « sujet-verbe-complément » la bougresse va à la ligne à chaque fois. « Licence poétique, le deuil impose ce style atone et blanc. » Non. Aucun deuil ne peut imposer cette enfilade de lapalissades et de réflexions grotesques, énoncées comme des vérités brahmaniques et avec l’aplomb de cette race élue, celle des créatifs parisiens. Rien ne nous sera épargné d’ailleurs de ce mode de vie qui enfonce tous les clous du cliché : vacances au Mexique, pratique du Zazen, rencontre shamanique… « La vie c’est facile, sauf la mort » pourrait être le titre véritable de cet objet embarrassant. MO





