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Carte noire pour Romain Lucazeau : Woke en stock

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Publié le

3 novembre 2025

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Chaque mois, pour lutter contre la vogue de la littérature feel good, L’Incorrect convie les écrivains les plus corrosifs de notre époque et donne carte blanche à leur mauvais esprit.
© Benjamin de Diesbach

Écrivain de la science-fiction, je campe souvent des personnages non-humains, et, plus que cela, déliés du référentiel anthropologique. Je mets en scène des intelligences artificielles à l’intellect si puissant qu’elles équivalent à des dieux des mythologies anciennes. Ou des entités cosmiques au mode d’existence déroutant. Un de mes héros est une étoile à neutrons. La structure de sa croûte externe en fait un ordinateur géant, à même de simuler un monde, qu’elle partage avec un peuple nombreux qui n’est autre qu’elle-même. Un autre existe simultanément dans notre univers et de l’autre côté de l’horizon des événements du trou noir central de la Voie lactée. J’apprécie le défi de faire partager au lecteur, par le truchement de la littérature, l’expérience d’une altérité absolue. Cela demande souvent une dose de métaphore, voire de poésie, pour approcher une émotion que nous, humbles bipèdes, ne connaîtrons jamais.

Puis j’ai commis un roman mettant en scène des gens. Et je me suis rendu compte que rentrer dans leur tête relevait en fait du même artifice. Il n’est pas plus facile de susciter dans l’âme d’un lecteur le ressenti existentiel d’un vaisseau spatial conscient de plusieurs kilomètres de long, que celui d’un être humain d’une culture ou d’une époque différente. L’opération n’est pas moins radicale : un acte intellectuel et émotionnel de reconstitution par le truchement d’un langage. Et j’irais plus loin. Dans le cas de l’autofiction, je m’approprie pour le restituer le contenu mental d’un étranger, à savoir moi-même, dans le passé. Je m’y suis essayé en poésie. Dire de cet ensemble de signes qu’est le personnage qu’il est moi relève tout autant de la fiction que si je mettais en scène une femme de soixante-dix ans, à la peau d’une couleur différente, et vivant à l’autre bout du monde. Ou un.e militant.e queer ecoradical.e, ou un Diadoque d’Alexandre le Grand.

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Toute la littérature est une vaste opération d’appropriation. On s’y approprie tout, et surtout soi-même, qui est toujours un autre. Aussi ceux qui combattent l’appropriation culturelle, et qui prétendent promouvoir une littérature de l’adéquation entre le soi écrivant, le soi fictionnel et le soi lecteur sont à plaindre. Ils ne peuvent que vivre dans un grand malheur, en se donnant une tâche impossible. Il leur reste le subterfuge de  persécuter les gens. L’idée que la littérature est toujours un jeu avec l’altérité est en même temps une chance. Je peux, vous pouvez, en tant que lecteur, être, tandis que vous lisez, autre que vous-même. Un géant moyen-oriental homosexuel (Gilgamesh) ; une femme infidèle (Hélène de Troie, Mme Bovary) ; un enfant des rues (de Londres ou Gaza) ; un chrétien d’Orient persécuté ; une personne transgenre qui souffre de discrimination ; une femme décidant d’avorter, etc. La littérature nous apporte l’immense plaisir de l’accès à l’altérité et ce faisant nous aide à ouvrir les fenêtres de nos certitudes et à considérer cette différence avec empathie. Sans elle, nous demeurons un animal attaché au piquet de nos représentations. Grâce à elle, nous jouons, comme des enfants, à nous déguiser pour Mardi Gras.

Je te propose donc, lecteur, une expérience inoffensive de science-fiction. Va dans une librairie et demande au libraire barbu (et sans doute de gauche) de te conseiller le livre de science-fiction le plus woke qu’il ait en rayon. S’il n’a pas d’inspiration demande Ursula Le Guin ou Margaret Atwood. Rassure-toi : le risque est nul que cela modifie tes opinions. Te mettre dans ces chaussures-là va sans doute d’ailleurs les renforcer. Mais aussi t’offrir, le temps de quelques pages, la joie enfantine de t’être changé en autre, et d’avoir au passage mis du jeu entre toi et toi-même.

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