Nous avions quitté Éric Zemmour un peu sonné par les affres du combat politique. Nous le retrouvons avec un essai, relativement court et moins politique, touchant plus directement aux grandes questions. Et l’on se dit dès l’abord, nous qui avons grandi avec lui, qu’il n’aurait jamais dû quitter l’arène du débat d’idées, là où sa culture, sa vivacité et son esprit de synthèse s’expriment le mieux. Dans La Messe n’est pas dite, il appelle au sursaut judéo-chrétien pour défendre une civilisation que l’on sait menacée de mort. Il n’est pas tant question de foi que de l’environnement culturel dans lequel nous vivons. Si Chantal Delsol actait en 2021 la fin de la chrétienté, Zemmour veut encore faire battre une flamme d’espérance.
Juste une mise au point
La première moitié de l’ouvrage est une méditation sur le christianisme, et ses liens avec le judaïsme, en s’appuyant notamment sur Renan. Après l’avoir un temps écartée, Zemmour fait sienne l’expression « judéo-chrétien », au nom d’une histoire mêlée et d’un combat commun.
Cette réflexion repose sur plusieurs jeux d’opposition : judaïsme et christianisme, loi et foi, Christ et Église, Pierre et Paul, identité ou universalisme. Méthode qui, en pointant les différences, a le mérite de montrer rapidement ce qui est en jeu. Ainsi souligne-t-il la sublime folie chrétienne que fut le pari de la foi au lieu de la loi, du rapport direct à Dieu plutôt que de l’orthopraxie. Méthode qui a aussi ses limites : ce qu’elle gagne en intelligibilité, la simplification le perd en précision, d’autant que ces oppositions sont parfois un peu factices. Le génie catholique n’est-il pas d’utiliser deux forces a priori contradictoires pour former une harmonie supérieure, comme le décrivait Pascal : « La foi embrasse plusieurs vérités qui semblent se contredire. […] La source en est l’union des deux natures en Jésus-Christ. » Certaines oppositions sont de fait exagérées. Sauf à tomber dans le marcionisme, l’amour du Christ a accompli, et non aboli, la loi ; le catholique n’est pas un hippie affranchi de toute règle. Il n’y a pas non plus à choisir entre Jésus et l’Église, ou entre Pierre et Paul. La chose aura son importance au moment d’esquisser des solutions.
Cette civilisation judéo-chrétienne est le produit d’une foi et d’une morale, et ne vivra pas si on les ampute
Ce texte n’en reste pas moins est un bel hommage au génie civilisationnel du christianisme. Il a donné à l’Europe sa forme et son unité ; il a fait naître l’individu, qu’il sut encadrer et polir pour ne pas le faire sombrer dans l’anarchie – ce fut le « rôle grandiose de l’Église ». Et puis il a fait tout simplement la France : « L’Église a fait les rois, qui ont fait la nation, qui a fait la République. La France sans le christianisme n’est plus la France. Et je veux continuer à vivre en France. » C’est l’occasion pour Zemmour de faire un mea culpa bienvenu pour avoir un jour déclaré être avec l’Église, incarnation de l’ordre, contre le Christ, présenté sous les atours de l’humanitarisme – mots qui avaient semé « la confusion et l’erreur ». Non, « le Christ ne visait pas à changer la société, mais à changer les âmes pour permettre à ses auditeurs de mériter le Royaume des cieux ». Certes – mais l’élévation des âmes en vue des cieux passait aussi par le changement des comportements, et par eux de la société.
Tenaille islamo-wokiste
Cette société chrétienne, prétendument éclairée par les Lumières, s’est depuis retourné contre sa mère l’Église. L’individualisme libéral triomphait. Mais deux menaces pèsent désormais sur lui : l’islam (face auquel on s’empêche de lutter par peur de discriminer, à cause du péché originel européen : la Shoah) et le wokisme (fruit du péché originel américain : la ségrégation), dont l’alliance serait le « pacte germano-soviétique de notre temps ». C’est l’islam qui incarne la plus grande menace par le fait migratoire, Zemmour rappelant ses fondements totalitaires tout en appelant à distinguer islam et musulmans.
Nous assisterions donc à l’inversion du christianisme occidental et du christianisme oriental. Ce dernier, ayant subi le joug islamique au cours de son histoire, serait aujourd’hui mieux armer pour parer la menace, au contraire d’Occidentaux trop béats.
Quel sursaut ?
S’il se félicite de la recrudescence des baptêmes et de la messe en latin, Zemmour est très acerbe à l’égard de l’Église, la disant désarmée et compromise, collaborant de fait, par son discours migratoire, à l’islamisation de l’Europe. D’après lui, elle devrait s’amender, se viriliser, renoncer à son pacifisme et à son universalisme, tourner le dos à saint Paul pour renouer avec saint Pierre, cesser d’aller à la rencontre des gentils pour se contenter d’être le temple des judéo-chrétiens. Notre position défensive commanderait cette « révolution copernicienne ». Soit – mais ce ne serait plus l’Église.
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Le problème, c’est que Zemmour, tout en défendant le christianisme, ne fait pas le pari de l’Église. Il semble voir en elle ce que certaines de ses franges les plus progressistes voudraient qu’elle soit. Certes, le pape François a pu faire preuve de « légèreté [envers les] attachements humains » (Manent), sans mesurer l’islamisation en cours du continent – catastrophe spirituelle autant que temporelle. La menace totalitaire qu’elle porte appelle sans doute un combat plus frontal de la part du clergé. Et pourtant, cette Église post-Vatican II contre laquelle il vitupère, en plus d’être celle qui a tendu la main aux Juifs, n’a-t-elle pas lutté pied à pied avec le totalitarisme communiste ; n’est-elle pas l’unique institution, du fait de la foi qu’elle professe, à n’avoir rien cédé aux folies sociétales ; n’est-elle pas la seule maîtresse qui, « experte en humanité », contient dans son magistère toutes les ressources pour répondre aux questions migratoires avec intelligence et dignité ; par-delà la question identitaire, n’est-elle pas la seule force spirituelle à opposer à l’islam pour remplir le vide spirituel du moderne ? On note au passage une contradiction chez Zemmour : il veut défendre le christianisme mais prône une conception stricte de la laïcité – la fameuse discrétion dans l’espace public. La défense ne passerait-elle pas plutôt une visibilisation du fait catholique, donc à une « révolution copernicienne » de la laïcité ?
Au fond, la question est de savoir ce que l’on défend en défendant le christianisme. Pour Zemmour, le ressort est identitaire : il s’agit de défendre les formes de notre civilisation, et la communauté qui y vit. C’est tout à fait honorable – et l’on s’étonne toujours de ces catholiques bon teint qui le lui reprochent : sainte Jeanne d’Arc n’a-t-elle pas été suscitée pour sauver la France ? Mais cette civilisation est le produit d’une foi et d’une morale, et ne vivra pas si on les ampute. Ce serait défendre les fruits en mutilant l’arbre et ses racines – alors qu’il faut faire confiance, comme au Samedi saint, aux ressources inouïes de sa sève.






