Assis par terre vêtus pour l’essentiel de leurs tatouages, les mains liées dans le dos, le crâne rasé, le front plaqué contre l’échine de celui qui les précède. Dans le hall de la prison, les rangées de détenus prosternés semblent une seule créature annelée, lombric ou ténia géant formé d’hommes les uns dans les autres encastrés, preuve de l’excellence du modèle répressif appliqué depuis 2023 au Cecot, Centro de Confinamiento del Terrorismo créé par le président salvadorien Nayib Bukele. Ses 40 000 internés font à la fois horreur et pitié. Les mareros, hommes de main et tueurs à gages des gangs, constituent « la lie de la terre ». Cette lie, ils l’arborent. Épaules, poitrail, ventre et pectoraux, bras et jambes, cou, dos, menton, nez, joues, nuque, tempe et front sont ornés de défis et de menaces adressés à la société. Rudimentaires ou peaufinées, ces œuvres d’art misérable professent leur appartenance à une anti-humanité. Le châtiment forcené infligé au Cecot entérine cette revendication. Les détenus, marqués par eux-mêmes pour l’ostracisme, sont retranchés de l’espèce par simple décision administrative arbitraire, sans jugement contradictoire, sans avocat.
Cette « détention de protection » parfaitement contraire à l’état de droit, s’appelait Schutzhaft dans l’Allemagne nazie. Elle enfermait en camp de concentration toute personne estimée potentiellement dangereuse par les organes de sécurité. Le régime en fit un usage massif, peuplant les camps de déportés autorisés à survivre pour le moment, à la différence des plus nombreux, voués à périr sur-le-champ, on sait pourquoi et comment. Si les mareros du Cecot ne sont pas gazés, ce qu’ils subissent évoque irrésistiblement la négation du statut d’être humain qui caractérisa la politique répressive nazie. La méthode Bukele d’assainissement du corps social salvadorien frappe par sa profonde similitude avec l’entreprise d’expurgation notamment raciale généralisée dans l’Europe des années noires. Il s’agit de la même barbarie. Les détenus du Cecot gardent approximativement forme humaine, mais en réalité ils sont réduits à leur seule matérialité, pétrie, broyée, condensée en une sorte de substance punie.
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Ils sont presque tous coupables : chaque centimètre de leur peau le proclame. La chiourme des KL allemands en majorité était innocente, tandis que les damnés de l’enfer bukeléien ont été jetés là « à raison » – mais cette raison est folle, qui métamorphose le coupable en victime. Devant l’emboîtement obscène des mareros, leur transformation collective en longs scolopendres dans la salle d’exposition du Cecot, une voix m’a traversé l’esprit. Voix sans timbre, car je n’ai jamais entendu prononcer ces mots, je n’ai fait que les lire, chaque fois frappé de leur gravité quelque part sacrée : « Tout n’est pas permis contre eux… »
Dans sa lettre pastorale du dimanche 23 août 1942, le cardinal Jules Saliège parlait des Juifs. Contre eux tout jusqu’au pire était permis. Mais contre les gibiers de potence du Cecot ravalés au rang d’un bétail ou d’une volaille en batterie, comme le furent les innocents dont Jules Saliège prit la défense presque seul dans son époque, j’ai la conviction que tout n’est pas permis non plus. Les conditions carcérales salvadoriennes indignent la plupart des organes d’opinions. Cependant un point à la fois annexe et essentiel du phénomène n’a pas été analysé comme il le mérite. Certains états ont saisi l’intérêt d’une solution provisoire à la crise migratoire mondiale à laquelle le monde est confronté. L’inhumanité de la méthode Bukele intéresse ! La délocalisation et la sous-traitance à l’étranger des populations indésirables à quoi le gouvernement américain a commencé de souscrire pourraient en tenter d’autres. Des immigrants raflés sur le sol américain par l’ICE et déportés au Cecot contre rétribution, en font d’ores et déjà l’expérience.





