Un nouveau courant féministe conservateur se lève dans l’Anglosphère depuis quelques années, avec des figures comme Louise Perry ou Mary Harrington. Elles partagent une critique aiguisée du libéralisme et de l’indifférenciation des sexes, dont les femmes seraient les principales perdantes, contrairement aux idées reçues. Leah Libresco Sargeant, autrice américaine derrière le Substack Other Feminisms, s’inscrit dans cette tendance avec l’essai The Dignity of Dependence, qui remet en cause l’un des mythes centraux de l’époque : l’autonomie individuelle.
Ce plaidoyer pour la « dépendance », terme mal vu s’il en est un, soutient que notre système de valeurs contemporain serait construit sur une fausse anthropologie, qui conçoit les êtres humains comme autant d’atomes indifférenciés se suffisant à eux-mêmes. Si la critique de cette idole moderne n’est pas neuve, Libresco en montre les failles au moyen de la différence des sexes, rappelant que l’égalité n’est pas l’interchangeabilité. Rejetant le projet de Simone de Beauvoir qui, dit-elle, souhaitait « aider les femmes à devenir de meilleurs hommes », l’essayiste plaide pour un féminisme de l’interdépendance, plus adapté à l’expérience humaine réelle.
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L’idéal de l’autonomie, pensé au masculin, serait ainsi inapte à comprendre le monde tel qu’il est, diminuant en dignité tous ceux qui ne l’atteignent pas, dont les enfants, les personnes âgées, les handicapés ou encore les femmes. Cette vision froide et incomplète de l’Homme échoue à prendre en compte la dépendance qui fait inextricablement partie de nos vies, et le fait de donner ou de recevoir des soins comme une part fondamentale de l’expérience humaine. Le marché ayant la fâcheuse tendance de vouloir tout assujettir à son empire, les dernières décennies ont vu les soins être institutionnalisés par l’entreprise ou par l’État, au détriment des solidarités réelles. La vision économiciste ne saisit pourtant pas le propre de ces activités. Comme Libresco le montre avec humour, épouser sa femme de ménage fait diminuer le PIB, alors que placer ses parents en EHPAD le fait augmenter. De la même manière, il y aurait quelque chose d’indigne à prodiguer des soins à sa famille, particulièrement pour les femmes, mais le faire contre de l’argent pour d’autres serait tout à fait légitime. Cherchez l’erreur. Libresco pointe aussi du doigt un marché du travail qui traite les femmes comme des aberrations, au nom de l’indifférenciation, et qui impose des normes souvent incompatibles avec la vie familiale. Notre tendance à survaloriser le salariat omet que la vraie vie est ailleurs, et que c’est à travers nos liens d’interdépendance que l’on s’épanouit véritablement. Ce n’est pas un hasard si les parents considèrent que ce sont leurs enfants qui donnent sens à leur vie, procurant à la fois attachement, responsabilité et confiance en l’avenir. L’amour est ainsi l’un des derniers remparts qui tiennent toujours face à la « société liquide », et qui infirme l’idée d’après laquelle l’indépendance maximale d’autrui serait désirable. Essai sensible et éloquent, The Dignity of Dependence sert de rappel salutaire à des fondamentaux que l’on tend trop souvent à oublier.
Il n’est ni possible ni désirable pour les hommes et les femmes d’être réellement autonomes, car l’interdépendance structure nos vies. Nous ne sommes pas moins dignes parce que nous avons besoin des autres. C’est au contraire ce qui fonde notre humanité, et sans quoi il est impossible de penser le rapport entre les sexes.






